JUSTICE – Quatre des quatorze accusés ont pris la parole ce mercredi pour détailler leur personnalité et leur parcours. La cour doit poursuivre ces interrogatoires jusqu'à vendredi.

Au procès des attentats du 13-Novembre, où la personnalité des accusés est évoquée depuis mardi, l'exercice apparaît pour beaucoup difficile et compliqué. Compte-tenu de l'ampleur du dossier et du nombre d'accusés notamment, le président de la cour d'assises spéciale Jean-Louis Périès a décidé de "séquencer" - ou de "saucissonner" comme disent certains - les interrogatoires des 14 hommes aujourd'hui devant la justice. S'il est question de la personnalité en cette semaine du 2 au 5 novembre, les aspects liés à la religion ne seront, eux, abordés qu'en janvier. En février, il s'agira de la période comprise entre le mois d'août et le 7 novembre 2015, puis, en mars, de celle allant du 7 au 13 novembre 2015, avant les expertises psychiatriques prévues en avril… 

Un découpage qui ne facilite parfois pas la tâche des diférentes parties. Comme la veille, avocats, assesseurs et même représentants du parquet national antiterroriste ont été ainsi stoppé par le président au cours de leurs questions la religion ou la radicalisation étaient évoquées. 

"Défier la loi n'a jamais été une intention"

Barbe et une moustache courte, cheveux courts, le Belge Hamza Attou, 27 ans, qui comparait libre, est le premier interrogé ce mercredi. C'est lui qui, le 14 novembre, avec Mohamed Amri, avait raccompagné Salah Abdeslam de Paris vers la Belgique. Son père, qui a quitté le Maroc pour la Belgique à l'âge de 18 ans, est mort en 2019, il avait 85 ans et 30 ans d'écart avec sa mère. Il a quatre sœurs et avait un frère, mort le 24 décembre 2016 d'un problème cardiaque. L'évocation de son prénom par le président le fait pleurer. 

Hamza Attou explique ensuite avoir eu une "bonne enfance", "chouchouté par ses sœurs". Il redouble une classe à l'âge de 12 ans, commence à fumer à 14 ans et à sécher les cours. Il s'oriente vers la menuiserie mais n'apprécie que la pratique et pas la théorie. À 18 ans, il arrête l'école, travaille le week-end sur les marchés. "Avec mon addiction au cannabis (jusqu'à 5 grammes par jour) ça ne suffisait pas. Je me voyais pas demander de l'argent à mes parents pour aller me droguer." Il devient préparateur de commande puis travaille au café de Brahim Abdeslam où il sert des verres, revend le cannabis du patron, et se sert lui-même en shit. "C'est un délit, j'en suis pas fier mais je me voyais pas cambrioler ou voler ou agresser des gens pour pouvoir survivre."

Interpellé le 14 novembre 2015, l'accusé célibataire sans enfant a été remis en liberté en mai 2018 et a tout de suite recherché du travail. Il devient magasinier polyvalent mais est licencié suite à la maladie de Crohn qu'il développe. Amateur de sortie, il reconnaît n'avoir pas respecté son contrôle judiciaire. "Ce qui m'a le plus posé le problème, c'est les heures d'entrée et de sortie. Je me voyais pas faire la fête en début de journée." Et d'ajouter : "Défier la loi n'a jamais été une intention, même si je n'ai pas respecté mon contrôle judiciaire." 

"Souvent dans ma vie, j'agis puis je réfléchis. C'est aussi pourquoi je me retrouve ici", explique Hamza Attou, regrettant d'en avoir fait "baver à (sa) famille". Des faits qui lui sont reprochés, il ne pourra pas en dire plus : les interrogatoires des accusés sur le fond du dossier et sur leur rapport à la religion ne sont prévus qu'en 2022. Et quand la première assesseure souhaite l'interroger sur un voyage en Allemagne avec l'accusé Mohamed Amri, le président l'arrête net. Cet aspect, souligne-t-il, ne doit pas être abordé à ce moment. 

"C'est pas par rapport à des désaccords religieux !"

Vient ensuite le tour du Belgo-Marocain Mohamed Bakkali, né en 1987. Debout dans le box, costaud, le crâne rasé, barbe et moustache bien taillées, il rappelle d'abord ses liens familiaux. Outre trois sœurs et deux frères, il a eu un premier enfant d'un premier mariage en 2011, puis deux autres d'un deuxième, nés respectivement en 2015 et en 2017. Parlant très calmement et distinctement, le trentenaire se dit nostalgique des vacances au Maroc. 

"Bon élève" au départ, son parcours devient plus chaotique par la suite. Il fait finalement une école de construction mais abandonne. "J'étais pas très motivé, j'ai pas accroché, j'ai voulu gagner ma vie." Il travaille deux ans dans la casse automobile de son père, et se met à faire dans la contrefaçon - "vêtements, baskets, montres parfums"

Signe des difficultés éprouvées, le président lui-même se retrouve en position délicate au moment de ses questions. La raison ? Mohamed Bakkali a croisé sur sa route les frères Khalid et Ibrahim El Bakroui, auteurs des attentats de Bruxelles en mars 2016 et travaillé avec l'un d'eux. "On y reviendra plus tard parce que là on va aborder le fond du dossier", coupe Jean-Louis Périès. Même souci quand un avocat général veut en savoir plus sur son divorce de sa première épouse. "Je sais où vous voulez en venir, c'est pas le cas. C'est pas par rapport à des désaccords religieux", s'agace Mohamed Bakkali. Le sujet n'est pas pour maintenant. On verra plus tard.

Me Pugliesi, avocate de la partie civile, est aussi arrêtée par le président quand elle veut s'attarder sur "un mandat de 450 euros" envoyé à un homme en Syrie par Mohamed Bakkali, sur son voyage en Egypte après l'élection de Mohamed Morsi ou sur des événements qui surviennent après l'affaire Merah. Là encore, ces aspects-là ne sont pas pour maintenant. Idem pour Me Kempf, avocat de l'accusé Yassine Atar, qui tentera une question, avant d'être stoppé net.

On apprendra en revanche que Mohamed Bakkali est "moins calme et tranquille" qu'avant du fait de l'isolement, et qu'il a décroché une licence en sociologie en prison pour "apprendre ce qu'il ne vivait plus". Condamné à 25 ans dans l'affaire de l'attentat déjoué du Thalys en août 2015 (il a fait appel, la décision n'est donc pas définitive), il est, dans ce procès des attentats du 13 novembre 2015, considéré comme un des logisticiens du commando, accusé d'avoir loué des voitures en vue des attaques.

Parti rejoindre l'État islamique en 2014

Vient ensite le tour de Sofien, Ayari. Lui est né le 9 août 1993 à Tunis. Compagnon de cavale de Salah Abdeslam en Belgique, il a été arrêté à Bruxelles avec lui en mars 2016. Son ADN a été trouvé dans plusieurs planques ayant servi à la préparation des attentats du 13-Novembre. Il a rejoint le groupe État islamique en Syrie fin 2014, il est revenu en Europe en 2015  Les enquêteurs le soupçonnent d'avoir voulu commettre ou préparer, avec l'accusé Osama Krayem, un attentat à l'aéroport d'Amsterdam-Schiphol parallèlement aux attaques parisiennes. En 2018, il a été condamné à une peine de vingt ans de réclusion en Belgique pour avoir tiré sur un policier. 

Debout dans le box, Sofien Ayari décrit une enfance où "tout s'est toujours bien passé" avec le foot pour "hobby". "J'ai eu mon Bac en 2011-2012 en sciences techniques. Après j'ai fait trois ans d'étude, un BTS, génie électrique pour devenir technicien supérieur", explique l'accusé à la barbe longue et épaisse, vêtu d'une veste noire Adidas. À l'époque, il étudie à Djerba mais trouve qu'il est trop loin de sa famille et revient à Tunis pour reprendre ses études. "J'ai réussi ma 1ère année. La 2e année, je suis parti." Le jeune homme précise qu'il a "quitté la Tunisie" sans préciser qu'il partait en Syrie. Il devait aussi se marier mais ne l'a pas fait "à cause de son départ". 

Me Maktouf avocate de la partie civile tente une question sur son quartier qu'elle qualifie de "dix fois pire que Molenbeek" en matière de radicalisation. Mais là encore, le président lui fait remarquer que ça n'est pas l'actualité du jour. 

Biscuits et "usine de poudre"

Abdellah Chouaa est le dernier à être interrogé sur sa personnalité. Dernier mis en examen de l'enquête, ce Belgo-Marocain de 40 ans, né le 30 mars 1981, est soupçonné d'avoir apporté un soutien logistique à la cellule qui a préparé les attentats.

Fils d'un imam du quartier bruxellois de Molenbeek, l'accusé qui comparait libre explique à la barre  à la barre avoir huit frères et sœurs. Né au Maroc, li lest arrivé en Belgique à l'âge de 3-4 ans. 

Veste noire, chemise blanche, rasé de près, cheveux coiffés sur le côté et lunettes de vue, il indique ensuite avoir arrêté l'école en seconde, puis travaillé notamment pour biscuits Delacre et pour une "usine de poudre". "Du lait en poudre", ajoute-t-il. Abdellah Chouaa part ensuite travailler sur les marchés avant de rejoindre l'aéroport de Zaventem, à Bruxelles. Marié en 2009, il a eu un premier enfant en 2010. Puis, il a divorcé, s'est remarié et a eu deux autres filles.

Incarcéré le 24 novembre 2015, il a été remis en liberté en avril 2016 et s'est alors remis à travailler. "J'ai toujours travaillé depuis : serveur dans des événements, livreur et préparateur de repas", assure-t-il, restant, cette-fois, seulement centré sur son parcours et sa personnalité.


Aurélie SARROT

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