Quand l’énigme criminelle survit aux assises : 30 ans après, l’affaire Cons-Boutboul

Le service METRONEWS
Publié le 27 décembre 2015 à 16h41
Quand l’énigme criminelle survit aux assises : 30 ans après, l’affaire Cons-Boutboul

RÉCIT- Le 27 décembre 1985, l’avocat parisien Jacques Perrot, époux de la star des hippodromes Darie Boutboul, est abattu de trois balles de .22 Long Rifle. Malgré la condamnation en 1994 de sa belle-mère, Marie-Elisabeth Cons-Boutboul, ce meurtre reste encore entouré de mystère.

Paris, le 27 décembre 1985. Il est 20h20, au 29 avenue George-Mandel. Trois coups de feu résonnent dans la cage d’escalier feutrée de cet immeuble cossu du 16e arrondissement. Jacques Perrot, brillant avocat de 39 ans, vient de quitter son appartement du deuxième étage. Œil, tempe, poitrine : il est abattu de trois balles de .22 Long Rifle un palier plus bas. Dans les heures qui suivent, toutes les radios se font l’écho de ce meurtre retentissant. Car la victime n’est pas n’importe qui. Ami intime de Laurent Fabius, alors jeune Premier ministre de François Mitterrand, Jacques Perrot est marié avec une célébrité de l’époque : la femme jockey Darie Boutboul, au sommet de sa gloire. En instance de séparation, le couple se déchire autour de la garde de leur fils de trois ans.

Peu avant sa mort, l’avocat expliquait à ses proches détenir un "dossier béton" contre sa belle-mère Marie-Elisabeth Cons-Boutboul. En 1994, à 70 ans, cette dernière est condamnée aux assises à 15 ans de réclusion criminelle pour "complicité d’assassinat", sans preuve matérielle, sur la base de l’intime conviction de la cour. 30 ans jour pour jour après les faits, malgré cette condamnation, le mystère demeure. L’assassin et l’arme du crime n’ont jamais été retrouvés. Le mobile et le commanditaire jamais clairement établis. Deux thèses dominent aujourd’hui. La première : Jacques Perrot serait mort pour avoir tenté de garder son fils. La seconde : l’avocat, en enquêtant sur sa belle-famille, aurait mis au jour un secret d’Etat.

>> Retour sur un des dossiers criminels les plus fascinants de la fin du 20e siècle : l’affaire dite "Cons-Boutboul".

Aux assises, la matriarche commanditaire désignée

"Je ne suis pas mythomane au sens strict du terme. Je brode un peu, pour m’amuser". Dans les premiers jours qui suivent l’ouverture de son procès devant la cour d’assises de Paris, le 2 mars 1994, Marie-Elisabeth Cons-Boutboul, 70 ans, s’amuse de ses digressions distillées aux enquêteurs tout au long des investigations. Cela fait près de cinq ans que la belle-mère de Jacques Perrot a été inculpée et placée en détention provisoire, accusée de complicité dans l’assassinat de son gendre. Cela fait près de neuf ans qu’elle nie son implication, dès les premiers instants de l’enquête, entre mensonges, affabulations et mystères, malgré un ensemble d’éléments la désignant comme commanditaire.


En 1994, Darie Boutboul témoigne à la barre lors du procès de sa mère, dans le box des accusés.
En 1994, Darie Boutboul témoigne à la barre lors du procès de sa mère, dans le box des accusés. - JEAN CHESNOT / AFP

Le tueur ou l'intermédiaire qui a permis de rémunérer le ou les assassins serait un certain Bruno Dassac. Ce petit représentant de commerce en lingerie le jour, fraye la nuit avec un milieu barbouzard. En mai 1988, il est repêché dans le port du Havre, abattu d’une balle de .357 Magnum dans la nuque. Après la découverte de ce second cadavre, les enquêteurs ont mis au jour deux versements, réalisés dans les  mois qui ont suivi le meurtre de Jacques Perrot, depuis un compte en Suisse de Mme Cons-Boutboul vers celui de Dassac. Montant total : 140.000 francs, soit un peu moins de 40.000 euros. Les policiers disposent également de retranscriptions d’étranges conversations téléphoniques. Des coups de fil passés par Mme Cons-Boutboul à ce même Dassac depuis l’arrière-boutique de sa charcutière, afin de tromper les écoutes de la Brigade criminelle. Cette thèse est enfin corroborée par le chauffeur de taxi préféré de la septuagénaire qui se souvient de la haine de sa cliente envers Jacques Perrot et d’un rendez-vous avec Dassac, à Paris, deux semaines avant le meurtre du gendre.

Lors de l’enquête et devant la cour d’assises, Marie-Elisabeth Cons-Boutboul livre une tout autre version. En enquêtant sur sa belle-famille dans son bras de fer pour la garde de son fils, Jacques Perrot aurait découvert un lourd secret sur fond d’intrigues financières vaticanes. Marie-Elisabeth Cons-Boutboul laisse entendre qu’elle en connaît la teneur, mais s’abrite derrière "l’intérêt supérieur de l’Eglise". Quelle est donc la vraie raison de la mort de Jacques Perrot ? Remontons le temps, jusqu’à la genèse d’une histoire d’amour née dans le strass des années 80.

Jacques et Darie, le bel avocat et la star des hippodromes

L’idylle entre Jacques Perrot et Darie Boutboul se forme à Deauville à l’été 1981. Le mariage est célébré avec fastes en avril 82. Leur fils, Adrien, naît en novembre. Lui, est un avocat talentueux de 36 ans, ex-secrétaire de la conférence du stage du barreau de Paris. Elle, est une jeune femme pétillante de 23 ans, qui enchaîne les victoires en tant que jockey sur les champs de courses. Issu de la grande bourgeoisie de l’ouest parisien, Jacques passe par les bancs du lycée Janson-de-Sailly où il devient l’ami de Laurent Fabius. Bientôt "quadra", il est toujours insouciant. Passionné de moto et d’équitation, ce bel homme célibataire collectionne les conquêtes féminines.
 


Me Jacques Perrot et sa femme, Darie Boutboul.
Me Jacques Perrot et sa femme, Darie Boutboul. - AFP

Darie a été élevée et choyée par sa mère, Elisabeth Cons-Boutboul, une riche mais discrète avocate internationale. Licence de russe, études poussées en histoire de l’art, stage dans une galerie new-yorkaise, elle va se muer en star des hippodromes quand sa mère lui offre Abdonski, un "crack" qui la porte vers l’exploit. Le 1er avril 1984, à Longchamp, Darie Boutboul devient la première femme jockey à gagner un tiercé. Dès lors, sa notoriété va crescendo : chroniqueuse aux Grosses têtes de Philippe Bouvard sur RTL, chanteuse, écrivain. L’ascension médiatique de Darie est aussi fulgurante que sa vie privée vire au chaos. Car entre Jacques Perrot et Darie Boutboul l’amour est fugace. Le couple se déchire aussi vite qu’il s’est formé. Lui serait infidèle. Elle, possessive. A l’automne 1985, Jacques Perrot entame une procédure de divorce. Il s’installe dans un appartement que lui prêtent ses parents, au 29 avenue Georges-Mandel. Avec cette séparation, Jacques est privé de son fils et souffre terriblement. Darie obtient provisoirement la garde le 28 novembre. Jacques est abattu le 27 décembre.

>> A l'été 85, Darie sort le 45 tours de "Guerrière", un titre composé par François Feldman. La jeune femme est reçue sur Antenne 2, où le présentateur, Dominique Verdeilhan, qui deviendra ironiquement l’éminent chroniqueur judiciaire de la chaîne quelques années plus tard, voit en cette chanson le possible tube de l’été (à partir de 3'19) :

Marie-Elisabeth Cons-Boutboul décommande…

Le soir de sa mort, Jacques avait rendez-vous avec la mère de Darie, Marie-Elisabeth Cons-Boutboul, 61 ans. L’entrevue avec sa belle-mère doit se tenir chez lui, dans le 16e arrondissement. Il espère faire avancer la procédure de divorce et peut-être obtenir de revoir son fils. A 20h10, toujours à son domicile, l’avocat décroche son téléphone et appelle un ami. Il lui explique que Mme Cons-Boutboul vient de décommander car son frère "a fait un infarctus", selon elle. Les deux hommes décident de se retrouver aussitôt au Ballon des Ternes. Mais Jacques n’arrive jamais au restaurant. Son ami apprend sa mort quelques heures plus tard.

La Brigade criminelle du 36 quai des Orfèvres hérite de l’enquête. Le meurtre de Jacques Perrot ne s’apparente pas à un vol qui aurait mal tourné. Son portefeuille est toujours sur lui. Un pneu de sa voiture a été crevé et sa moto neutralisée. On ne lui a laissé aucune chance et le tueur n’a laissé aucune trace.

… pour un mensonge en forme d’étrange alibi

Quant à savoir pourquoi Jacques Perrot a été assassiné, la piste d’un règlement de comptes en lien avec son activité d’avocat est rapidement écartée. Celle d’un contentieux sur fond de champs de course également. Très vite, les soupçons des enquêteurs de la "Crim" convergent vers Elisabeth Cons-Boutboul. D’abord parce qu’elle a menti ce soir-là. Son frère n’a jamais fait d’infarctus. Elle n’a même pas de frère.

Au moment des faits, Marie-Elisabeth Cons-Boutboul se trouve à un dîner avec sa fille, Darie. Une réception inscrite à son agenda depuis 15 jours, chez un avocat sulfureux, son ex-employeur, Me Pierre Delphy. Pourtant, elle a bien donné rendez-vous à son gendre avant d’annuler au dernier moment. Marie-Elisabeth Cons-Boutboul aurait en fait voulu le "fixer" à son domicile :  c’est une des hypothèses retenues par les enquêteurs. D’autant que les hommes de la PJ parisienne découvrent que la grand-mère est loin d’en être à son premier mensonge. Elle serait même une virtuose de l’affabulation.

Les découvertes troublantes de Jacques Perrot

Avant sa mort, dans le bras de fer qui l’oppose à la mère de son enfant, Jacques Perrot s’est mis à enquêter sur sa belle-famille. Ce qu’il découvre est à peine croyable. L’acte de mariage du couple Perrot-Boutboul mentionne que le père de Darie est mort. Mais Jacques Perrot découvre que Robert Boutboul est en fait bien vivant. Il le retrouve facilement, via l’annuaire parisien. Les deux hommes se rencontrent : ce stomatologue de 73 ans, aurait même renoué avec Darie et déjà rencontré son petit-fils dans un jardin public. Sa fausse mort ? Un accord tacite passé avec Marie-Elisabeth afin de se décharger de ses responsabilités de père.


Marie-Elisabeth Cons-Boutboul début 1986.
Marie-Elisabeth Cons-Boutboul début 1986. - AFP

En poussant ses investigations sur sa belle-mère, Jacques Perrot découvre que celle qui se dit avocate internationale a en fait été radiée du barreau en 1981. Une affaire d’escroquerie monumentale au préjudice des Missions étrangères de Paris. Avocate de cette congrégation religieuse dans une affaire de détournement d’héritage, Me Cons-Boutboul bidonne tout, jusqu’à fabriquer de faux actes de procédure devant la Cour internationale de la Haye à l’aide de papier carbone. Jacques Perrot remonte même jusqu’à une banque suisse. Les enquêteurs qui lui emboîtent le pas après sa mort y découvrent le magot de la mère de Darie Boutboul : 10 millions de francs (2.6 millions d’euros, Ndlr) accumulés en un peu plus de dix ans.

Jacques Perrot aurait trouvé de la "dynamite"

A l’époque,l’homme confie à son entourage qu’il détient "un dossier béton". Mais il fait aussi part de ses craintes : "Il m'a dit qu'il avait mis les pieds dans une affaire dont il aurait été préférable qu'il ne se mêle pas", relate face aux enquêteurs de la Crim’ le bâtonnier de l’époque. Ainsi, Jacques Perrot aurait été tué car trop curieux et Mme Cons-Boutboul aurait commandité le meurtre. Mais aucune preuve matérielle ne vient cependant appuyer cette hypothèse. Et lors de ses auditions, Marie-Elisabeth Cons-Boutboul ne se démonte pas. Elle noie les enquêteurs sous un flot d’histoires rocambolesques mêlant les réseaux de la Françafrique à ceux du Vatican. L’ex-juge d’instruction Marie-Odile Bertella-Geffroy, qui hérite du dossier en 1991 et boucle l’enquête avant son renvoi aux assises, se souvient d’un "phénomène", qui simule des crises cardiaques lors des auditions dans son bureau. "La première fois, j’ai fait venir un médecin de l’Hôtel-Dieu. La deuxième fois, une infirmière. Et la troisième, rien du tout. Les gardes étaient stupéfaits parce qu’elle se mettait par terre. Et puis, elle se relevait et on reprenait l’audition", raconte l’ex-magistrate à metronews.


Les vraies-fausses retrouvailles de Darie et de son père Robert-Boutboul au 20 heures d'Antenne 2.
Les vraies-fausses retrouvailles de Darie et de son père Robert-Boutboul au 20 heures d'Antenne 2. - Images d'archives/YouTube/Faites entrer l'accusé

Mais les craintes de Jacques Perrot trouvent un étrange écho, le 5 janvier 1986, soit dix jours après le  meurtre. Une scène hallucinante se joue au 20 heures d’Antenne 2. Il s’agit de vraies-fausses retrouvailles de Darie Boutboul avec son père Robert, filmées presque en direct. Marie-Elisabeth Cons-Boutboul est là, elle aussi. Derrière ses grandes lunettes aux verres fumés, elle fait une déclaration aussi énigmatique que prémonitoire : "si Jacques m’avait parlé de ce dossier, je lui aurais dit : ‘vous touchez à de la dynamite, ne touchez pas’. Je n’ai pas parlé. Je me suis laissée radier. Je ne parlerai plus maintenant, quitte à devoir passer 20 ans de vie à Fleury-Merogis". C’est là qu’elle purgera sa peine quelques années plus tard. En attendant, l’enquête piétine. Jusqu’à la découverte du corps de Dassac en 1988.

Un meurtre au mobile encore flou

Elizabeth Cons-Boutboul, a-t-elle été condamnée dans une affaire qui la dépasse ? Ou a-t-elle donné corps à ses affabulations ? En décembre 2014, la sœur de Jacques Perrot est revenue sur le dossier dans le cadre de l'émission "L'Heure du crime", sur RTL . 29 ans après, elle estime que le divorce n’est peut-être pas le seul mobile. "Mon idée, c’est qu’elle n’est pas seule dans cet assassinat. Je pense que Jacques a découvert des choses qu’il n’aurait pas dû et qu’on l’a fait taire. Et quand on parle de raison d’Etat, c’est peut-être vrai, cela remonte très haut… Je pense que c’est plus compliqué que l’affaire de divorce", assure Carole Perrot.


Marie-Elisabeth Cons-Boutboul derrière les barreaux de la prison de Rouen, en août 1989,  où elle est d'abord détenue dans le cadre du meurtre de Bruno Dassac.
Marie-Elisabeth Cons-Boutboul derrière les barreaux de la prison de Rouen, en août 1989, où elle est d'abord détenue dans le cadre du meurtre de Bruno Dassac. - JOEL SAGET / AFP

L’avocat et ex-employeur d’Elisabeth Cons-Boutboul qui lui sert d’alibi le soir du meurtre, Me Delphy, trempait dans des affaires commerciales internationales peu claires. La vérité sur cette affaire pourrait se trouver dans le secret de cet étrange cabinet d’avocat. Quant au fameux dossier de Jacques Perrot, nul n’en a trouvé la trace. Peut-être a-t-il disparu lors d’une "étrange" visite des appartements... et du coffre-fort de l’avocat survenu dans les heures qui ont suivi le meurtre. L’ex-juge Bertella-Geffroy ne doute cependant pas de l’implication de Marie-Elisabeth Cons-Boutboul. "On a le prélèvement en Suisse. On a la remise d’argent. Tellement d’éléments qui se joignent les uns aux autres et forment un tel faisceau qui font que l’intime conviction a tout à fait sa place dans ce dossier", analyse-t-elle aujourd’hui.

Un sphynx impénétrable de 91 ans

Elisabeth Cons-Boutboul est libérée le 28 décembre 1998, après neuf ans de détention. Elle a 74 ans et s’installe avec sa fille en Seine-et-Marne. Elle reste cependant fidèle à elle-même: " il faut que la vérité soit faite ne serait-ce que pour mes petit-fils. Je crois qu’on a tenté de me faire porter le chapeau", déclare-t-elle sur RTL en 1999. Deux ans plus tard, elle publie un livre sur son passage à Fleury-Merogis en collaboration avec le journaliste spécialisé Dominique Rizet. Le chroniqueur emblématique de Faites entrer l'accusé , évoque aujourd’hui une septuagénaire toujours vive. Qui arrive même "à vous embarquer dans ses mensonges". Comme lorsqu’elle vous prend à témoin en assurant à sa fille qu’elle a "mangé léger", comme lui demande son médecin, alors qu’elle vient d’engloutir devant vous une escalope normande avec des frites, son péché-mignon. Une vieille dame qui le jour de ses 80 ans monte, en amazone et sans casque, sur votre scooter pour célébrer son anniversaire au restaurant.

Aujourd’hui âgée de 91 ans, elle vivrait dans la région de son enfance, près d’Orléans, où Darie Boutboul tient une maison d’hôte. Contactée dans le cadre de cet article, l'ex-jockey a refusé de s'exprimer, nous confiant "avoir trop souffert". Tout comme son fils, que nous avons également joint, et qui n'a pas souhaité réagir. A 33 ans, il est aujourd’hui avocat.


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