Le procès hors norme des attentats du 13-Novembre

Procès des attentats du 13-Novembre : "La poisse", ou les mésaventures de l'accusé Farid Kharkhach

Aurélie Sarrot
Publié le 5 novembre 2021 à 22h01
Procès des attentats du 13-Novembre : "La poisse", ou les mésaventures de l'accusé Farid Kharkhach
L'essentiel

JUSTICE – Les interrogatoires de personnalité des accusés se sont achevés ce vendredi. Parmi les personnes qui ont répondu aux questions ce jour, figure Farid Kharkhach.

Il est soupçonné d'avoir fourni de faux papiers aux terroristes des commandos du 13 novembre 2015 à la demande de Khalid El Bakraoui, un des auteurs des attentats de Bruxelles. Comme les autres accusés présents au procès, le Belgo-Marocain Farid Kharkhach a répondu ce vendredi 5 novembre, au procès des attentats de Paris et de Saint-Denis, aux questions qui lui étaient posées sur sa personnalité. 

Chemise rose pale, pull col V noir sans manches, cheveux courts, rasé sur les côtés, petit catogan, lunettes de vue, barbe et moustache courtes, l'accusé né le 4 juillet 1982 se lève dans le box. Interpellé en janvier 2017, et détenu en France depuis juin 2017, il affirme ne connaître personne dans le box. "D'ailleurs je ne sais pas ce qu'il fait ici", avait lâché Salah Abdeslam il y a quelques semaines, pendant l'audience. La cour n'en saura pas plus là-dessus ce vendredi, l'interrogatoire se limitant exclusivement à la personnalité.

Ainsi, de Farid Kharkhach a été dit ce vendredi qu'il est issu d'une fratrie de dix enfants, qu'il a grandi au Maroc, que son père, commerçant agriculteur, est décédé, et que sa maman est "mère au foyer". Titulaire d’un diplôme d’informatique de gestion, il commence à travailler "très jeune" dans la réparation et la vente d'ordinateurs. "Ça marchait très bien. Je donnais aussi des cours. Dans les années 2000, j'ai inventé un peu un commerce, avec des écrans plasma, des consoles PlayStation", se félicite l'accusé. 

Puis il rencontre Gaëlle, une infirmière Belge venue passer des vacances au Maroc et s'installe avec elle pendant deux ans. "Ça s'est pas bien passé, on s'est séparés". Il quitte le domicile. Sans le sou, il est à la rue. "Je suis devenu SDF, c'était un peu la dépression (...) J'ai tout quitté pour elle, retourner au Maroc c'était un peu la honte pour moi. J'avais vendu mes magasins à moitié prix".

Sa nouvelle femme arrive, puis ses deux enfants. Une "nouvelle vie" pour lui. Il travaille dans le nettoyage, puis chez Siemens dans l'air conditionné encastré, puis à la Poste, au tri puis comme facteur, et se marie...

"J'ai commencé le transport des sacs non-accompagnés"

En 2009, quelques années après avoir ouvert "un garage pas déclaré, mais pas illégal en Belgique, car il ne dépasse pas trois voitures", il ouvre "un vrai garage, dans les normes". "Et c'est là que commence la malchance dans ma vie, le comptable avait oublié de déclarer un employé. Le lundi la police a fermé le garage", dit-il. 

Farid Kharkhach se lance alors dans le "transport de sacs non accompagnés". L'expression suscite les rires dans la salle et le président de la cour d'assises spéciale demande des précisions. L'accusé explique qu'il fait le voyage avec des sacs contenant "de tout : vêtements,  bonbons, pistaches" et que les propriétaires ne pouvaient ramener du Maroc vers la Belgique. Mais survient "la poisse" : les marchandises sons saisies.

Puis, il commence le trafic de voitures. "Je vends, j'achète, je vends, j'achète". "Mais la poisse est tombée une troisième fois. Quand je faisais les brocantes, je tombe sur un pickpocket, rebelote, la poisse : il pique ma sacoche". Le business de voitures, lui, continue. "Ça marche très très bien.. Rebelote, la poisse : j'achète une voiture à 9000 euros et une autre à 13.000 euros. On conduisait les deux voitures avec quelqu'un, il me rentre dedans, rebelote, la poisse", poursuit Farid Kharkhach en rigolant.

"C'est bien d'en rire", commente le président de la cour. 

Pour le "travail" ou pour la famille, notamment pour s'occuper de sa sœur atteinte d'un cancer et de son père, malade de Parkinson, Farid Kharkhach fait donc des allers retours entre la Belgique et le Maroc. Comme alternative aux médicaments qui soignent sa dépression, il "opte pour la cigarette et l'alcool". "La dépression, c'était les montagnes russes, j'étais un peu bipolaire. J'étais suivi par un neuropsychiatre, mais qui est décédé. La poisse encore", continue-t-il. 

"Témoin de Jéhovah" en prison

Interrogé par un assesseur sur ses surnoms, l'accusé énumère : "Steven Seagal : j'avais un petit groupe que j'entrainais en full contact. Papa grande : dans le bus je m'occupais des bébés. Fred Montana et Gourmand au Maroc, car je mangeais beaucoup." Là encore, sur les bancs, plusieurs ne peuvent s'empêcher de rire.

Concernant la photo retrouvée dans son portefeuille de lui en policier, il dit qu'il s'était déguisé pour faire plaisir à son fils à son anniversaire, car ce dernier le rêvait en agent de police. "Tout était en plastique, les armes et tout", insiste-t-il. À son fils, il a aussi menti en lui disant qu'il était à l'hôpital et non en prison. Car dès les premiers jours de son incarcération, Farid Kharkhach a pensé qu'il allait sortir rapidement. "La juge Panou m'avait promis que j'allais sortir, la sortie a été à chaque fois décalée. Même mes avocats ils m'ont dit que c'était bidon, que j'allais prendre trois mois".

Avant d'être transféré  à Nanterre pour le procès, Farid Kharkhach avait des activités à la maison d'arrêt de Laon. "Sophrologie, cafés philo témoin de Jéhovah" cite son avocate. Nouveaux rires dans la salle."Oui c'était pour un ami, pour découvrir, on a même fait une chanson, je sais pas si le cd est sorti"précise l'accusé. 

Mais la poisse  l'a suivi jusqu'en détention, où il a connu quelques déconvenues. Lui qui souffre de troubles obsessionnels compulsifs voit maintenant "des microbes partout" et a attrapé "une pelade". "Ma coupe de cheveux est un cache-misère" dit-il.  Il a aussi vu un psychologue, Syrien ,qui "n'aime pas les terroristes". Cette étiquette qu'il conteste formellement lui colle à la peau. Certains de ses proches ne sont pas venus le voir en prison d'ailleurs. "Le mot 'terrorisme', c’est plus que le coronavirus, c’est devenu pire que le sida. Je suis lié à cette histoire, mécaniquement. Je les comprends", conclut Farid Kharkach.

Jugé pour participation à une association de malfaiteurs terroriste criminelle, infraction pour laquelle, il encourt 20 ans de réclusion criminelle.