TÉMOIGNAGES - Ados placées en foyer : le tabou de la prostitution

par Hamza HIZZIR | Reportage "Sept à Huit" Emilie Blachere, Tony Casabianca, Marion Lippmann
Publié le 22 janvier 2024 à 16h54, mis à jour le 23 janvier 2024 à 9h28
Cette vidéo n'est plus disponible

Source : Sept à huit

Il n’est pas rare, dans certaines grandes villes de France, de trouver des adolescentes qui vendent leur corps pour survivre.
À Marseille, des foyers pour mineurs sont devenus de véritables lieux de recrutement pour de jeunes proxénètes.
Une équipe de "Sept à Huit" a mené l'enquête et rencontré deux jeunes concernées.

"Trois jours". C’est, selon Olivier, éducateur de rue au sein de l’association Addap13 à Marseille, la durée moyenne "pour toutes les jeunes femmes se retrouvant à la rue sans solution, avant qu’on leur propose de la prostitution". Très souvent, ces "jeunes femmes" sont mineures. Selon un récent rapport ministériel, la moitié des mineurs entrant dans la prostitution vivent dans un foyer de l’aide sociale à l’enfance (ASE). Une réalité nationale particulièrement inquiétante dans la cité phocéenne, où plus de 3.000 enfants et adolescents sont placés en foyer. Certains centres, au lieu d’être des refuges, sont devenus de véritables lieux de recrutement pour de jeunes proxénètes, comme en témoigne l’enquête de "Sept à Huit" à retrouver dans la vidéo ci-dessus.

Christelle (le prénom a été modifié), qui a sombré dans la prostitution il y a quatre ans, à l’âge de 14 ans, raconte : "Ici, à Marseille, tu croises des personnes pas très fréquentables. Certains hommes, quand vous allez les croiser le soir, vous pensez qu’ils sont gentils, mais il faut vous attendre à ce qu’ils puissent vous forcer. Ils viennent vous chercher. C’était 30 minutes, et vous êtes payée 200 euros. Mais les proxénètes prennent tout. Je gardais juste 30 ou 50 euros. J’ai fait ça pendant un an. Ça a été difficile d’en sortir… Je me suis fait frapper plusieurs fois."

À l’époque, Christelle se trouvait sous la responsabilité de l’ASE. Mais, placée en foyer dès ses 13 ans, car en rupture avec sa famille, elle fuguait très régulièrement, se retrouvant à la rue, donc à la merci des proxénètes. "Je ne supportais pas le foyer. On me demandait si je vendais mon corps dehors, mais je n’arrivais pas à en parler. Quand on est en prostitution, on perd toute sa dignité. Ton corps, tu ne le vois plus comme avant. Je vois encore des filles de mon âge qui se font embarquer. Elle ne se rendent même pas compte dans quelles difficultés elles se mettent", reprend-elle, en étouffant un sanglot.

Il a fallu plusieurs semaines à "Sept à Huit" pour convaincre celle que nous appellerons Louanne de témoigner à son tour. Elle aussi a été placée dans un foyer quand elle avait 13 ans. "Il y avait une fille de mon foyer, une grande, qui était une rabatteuse. Au bout de quelques mois, elle m’a demandé de la suivre pour rencontrer un homme, dans un genre de squat. Il m’a dit : ‘Je veux te lécher les seins pour 100 euros.’ J’avais 14 ans, c’était ma première expérience sexuelle. Je me suis dit que c’était une porte que je ne refermerais pas. J’ai décidé de me lancer là-dedans", confie-t-elle.

"J’étais seule avec la fille en question, poursuit-elle. On avait 50 euros et on était heureuses. On était riches. On allait au snack et on se prenait un hamburger chacune, après on achetait des cigarettes, le shit… On se calait, on fumait, là c’était notre vraie meilleure soirée. C’était de l’argent rapide. En 30 minutes, j’avais mes 100 euros, qui fait ça ? La plupart du temps, ce sont des filles de foyer qui se prostituent. Le foyer, c’est dangereux. On y est beaucoup plus vulnérable. On n’a pas de parents, personne pour nous guider. En foyer, tu deviens majeur avant l’âge. Même à 13 ans."

À 15 ans, cette activité devient quotidienne pour Louanne. "Un proxénète m’a demandé si je voulais tapiner. Il était vraiment gentil. C’était un jeune Marseillais, ancien dealer. Je n’avais rien à payer, j’avais juste mon argent. Il m’a montré comment marchaient les sites. En fait, on vieillit les âges, on met des photos et on fait une petite note, détaille-t-elle, en faisant défiler les annonces aux visages floutés sur l'écran de son téléphone. On donnait le type de personne qu’on acceptait ou pas, ce qu’on acceptait ou pas de faire. Personnellement, je ne faisais que l’amour et les fellations, c’est tout. Mes tarifs ont augmenté assez vite. Moi, c’était 130 euros les 30 minutes, et 160 euros l’heure. Ça se passait dans des Airbnb, des appartements plutôt luxueux, puisqu’on avait les moyens. On travaillait 7 jours sur 7. La soirée, on faisait environ 10 à 12 passes. Les clients ne se rendaient même pas compte qu’on était mineures. On était très bien maquillées."


Hamza HIZZIR | Reportage "Sept à Huit" Emilie Blachere, Tony Casabianca, Marion Lippmann

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