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L'arrêt de l'immigration a-t-il provoqué une hausse des salaires de 8% au Royaume-Uni ?

Felicia Sideris
Publié le 4 février 2022 à 13h02
Jordan Bardella, le 27 octobre 2021.

Jordan Bardella, le 27 octobre 2021.

Source : NICOLAS LAMBERT / BELGA / AFP

Jordan Bardella a affirmé ce vendredi sur Cnews que l'arrêt de l'immigration avait permis d'augmenter les salaires de 8% outre-Manche après le Brexit.
Ce chiffre est souvent avancé par le Rassemblement national pour défendre l'arrêt de l'immigration.
Mais cette conclusion est pour le moins hâtive.

Exagérer délibérément le détail d'un phénomène autrement complexe relève sans nul doute de la caricature. Et c'est bien l'exercice auquel s'est prêté Jordan Bardella ce vendredi 4 février. Sur Cnews, la journaliste qui interrogeait l'euro-député a tenu à rappeler à celui qui défend la "priorité nationale dans l’emploi", que certains secteurs étaient en pénurie de manœuvre et ne "trouvaient personne que des étrangers".

Ce à quoi le président du Rassemblement national a rétorqué que la seule raison pour ce désintérêt était "les salaires très faibles". Pour preuve selon lui, la Grande-Bretagne où "l'on a arrêté l'immigration clandestine", poussant les salaires a "augmenter de 8 %". Mais qu'en est-il réellement ?  

Une hausse réelle de 5,2%

Oui, la "croissance annuelle moyenne de la rémunération totale" du pays a bien augmenté de 8,8 % en un an, selon les chiffres très officiels de l'Office national des statistiques britannique (ONS), arrêtés au mois d'août. L'agence - équivalent de notre Insee  - note néanmoins qu'il s'agit d'un chiffre à prendre "avec précaution", étant donné qu'il intervient dans une période particulière, marquée par le retour au travail après les temps de chômage partiel liés à l'épidémie de Covid-19, ainsi que par le départ de nombreux étrangers, essentiellement des "petites mains", en lien avec le Brexit. 

Or, qui dit sorties du marché de l'emploi de travailleurs aux bas salaires, dit automatiquement hausse de la moyenne, portée par ceux qui sont restés. Ce mécanisme, c'est le directeur des statistiques économiques de l'ONS qui le résume parfaitement, avec cette image : "Si la plus petite personne d'un groupe s'en va, son départ augmente la taille moyenne du groupe sans pour autant que les autres personnes aient grandi." 

Au-delà de ce phénomène assez mécanique, la pénurie de travailleurs est également venue avec son lot de "primes" aux nouveaux arrivants, sans pour autant faire monter les salaires. Car dans le pays, plus d'un million d'emplois sont à pourvoir - niveau le plus élevé jamais enregistré dans le pays - dont 100.000 de chauffeurs routiers. Illustration de cette situation : les offres dans le secteur de la logistique et l'entrepôt ont explosé de 263% par rapport à 2018, selon une étude de la plateforme de recherche d'emploi Adzuna

REPORTAGE - Brexit : le Royaume-Uni confronté à des pénuriesSource : JT 20h WE
JT Perso

Face à ce phénomène, les employeurs n'ont d'autre choix que d'entrer dans une guerre d'enchères. Sans personnel et sans renforts de l'étranger, "ils n'ont plus qu'un éventail limité d'options", comme le résume le journaliste spécialisé en économie, Larry Elliott, auprès du Guardian. À savoir, s'équiper d'équipements qui n'ont pas besoin de main-d'œuvre, investir dans la formation ou payer plus pour devenir attractif. Naturellement, seule la troisième solution est disponible à court-terme. 

Raison pour laquelle certains employeurs offrent des primes d'arrivée oscillant entre 1000 et 5000 livres, pouvant aller jusqu'à 10.000 livres pour les plus généreux. En tout, près de 5000 postes vacants à travers le pays offrent actuellement une gratification à la signature. Résultat : les revenus explosent, mais pas forcément les salaires. Ainsi, sans ces primes inédites, le taux d'augmentation des salaires tombe plutôt à 7,4%, toujours selon l'ONS. 

Il faut également tenir compte de l'inflation liée à cette pénurie de main d'œuvre - et évaluée à 3% dans le pays. Or, en ôtant le rôle de l'inflation et celui des primes, la "rémunération totale et régulière" des travailleurs britanniques croît plutôt de 5,2%, encore selon l'agence des statistiques.

Un effet "temporaire et transitoire"

Une hausse qui reste conséquente. Mais est-elle liée à l'arrêt de l'immigration ? La question n'est pas aussi tranchée que le laisse penser Jordan Bardella. Car concomitance n'est pas conséquence.  Il faut dire que la question agite les débats d'experts. "Les conditions actuelles sont, par définition, temporaires et transitoires", pour reprendre les mots de Jonathan Portes, professeur d'Économie au King's College de Londres, dans une publication de The Independent. Et sur le long terme ? Il est trop tôt pour le dire. "Ma réponse est 'plus de recherches sont nécessaires", résume le spécialiste. 

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Selon ses analyses, deux hypothèses principales existent. Soit les entreprises "augmenteront les salaires pour attirer les travailleurs (...), même si elles savent qu'elles ne peuvent pas se le permettre sur le long terme, dans l'espoir de les baisser à nouveau à l'avenir". Ou bien "peut-être qu'elles laisseront simplement des postes vacants et attendront". En tout cas, le patronat ne compte pas faire exploser les salaires bien longtemps. Interrogés dans la presse, ils avertissent déjà que "des masses salariales plus élevées alimenteront l'inflation et frapperont les consommateurs dans la poche".  On ne peut donc pas conclure, comme le font les souverainistes, d'un tel effet. Ni isoler ce phénomène sans le remettre dans son contexte. 

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