Interdiction de la corrida : les députés entrent à reculons dans l'arène politique

Justine Faure
Publié le 24 novembre 2022 à 16h57
JT Perso

Source : JT 20h WE

Les députés se prononceront ce jeudi pour ou contre l'abolition de la corrida.
Le sujet déchaîne les passions, mais pousse aussi beaucoup de représentants de la nation à taire leurs convictions.
Comment expliquer que ce sujet soit si sensible et si tabou ?

Donner son avis sur la corrida, clamer haut et fort sa position sur ce sujet sensible, est-ce prendre un risque politique ? Il semblerait que oui pour beaucoup de députés, qui doivent se prononcer ce jeudi sur la question, puisque l'insoumis Aymeric Caron soumet au vote de l'Assemblée nationale une proposition de loi visant à l'abolir. 

Le chef de l'État lui-même a semblé se livrer à un "en même temps", mercredi, lorsqu'il a été interrogé à ce propos depuis le salon des maires de France. Emmanuel Macron a écarté une interdiction dans l'immédiat, prônant la "conciliation" entre les "coutumes locales" et la "sensibilité" à la condition animale plutôt que "l'invective"

Le gouvernement entend d'ailleurs s'opposer à la proposition de loi d'Aymeric Caron et, pour défendre sa position dans l'hémicycle, il a bien pris soin d'écarter le ministre de la Justice Éric Dupond-Moretti, pro-corrida notoire, pour faire appel à la secrétaire d'État à la ruralité Dominique Faure, qui devrait tenir une position plus nuancée. Elle devrait s'attacher à donner raison aux défenseurs des cultures locales mais ne pas occulter le bien-être animal, ménageant ainsi deux électorats plutôt éloignés les uns des autres sur cette question. 

Des avis plus ou moins tranchés selon les territoires d'élection

Incapables d'adopter une position unanime sur le sujet, les différents groupes présents au palais Bourbon n'ont d'ailleurs pas donné de consignes de vote, à l'exception des Républicains qui prendront position contre. Ceux qui ont clamé haut et fort leur position pro-corrida - y compris des élus de gauche comme le socialiste Iñaki Echaniz et le communiste Pierre Dharréville - sont élus dans des territoires où elles sont toujours organisées. Ceux qui sont pour cette tradition en dehors de ces territoires sont déjà plus discrets et plus mesurés. "Je voterai contre l'interdiction de la corrida, non pas parce que je défends la corrida, mais parce que je pense que ce qu'il y a derrière c'est le rapport entre l'homme et l'animal, l'homme et la nourriture", a par exemple expliqué le député du Nord Fabien Roussel (PCF) qui réclame un "débat de fond"

Quant aux parlementaires anti-corrida élus dans des territoires de culture taurine, ils sont muets, à l'exception des insoumis qui portent ce projet et font bloc. Par exemple, le chef du groupe socialiste Boris Vallaud, élu dans les Landes, ne s'est pas exprimé sur le sujet. "Si Boris Vallaud ne votait pas le texte, ce serait scandaleux", a tenté Aymeric Caron pour lui mettre la pression. 

Je ne peux pas mépriser le mec qui habite au bout de ma rue. Alors, si je soutiens la fin de la corrida je suis battu dans la minute"

Un député

Si les groupes sont dans l'embarras pour donner une consigne de vote officielle, c'est parce qu'ils ont tous dans leurs rangs des députés élus dans des territoires acquis à l'animalisme et des députés élus dans des zones peu sensibles à la cause animale. Selon Renaud Large, auteur du "Choc des espèces", c'est par ce biais qu'il faut voir ce débat. "Ce qui entre en compte, c'est la proximité avec des zones d'élevage, ce sont elles qui font évoluer le rapport à l'animal. Si vous avez des zones d'élevage dans votre écosystème social, vous aurez tendance à être moins sensible à la cause animaliste", expliquait-il à TF1info. Ainsi, puisque "tous les partis sont présents dans des territoires vierges ou non de zones d'élevage", leurs membres ont des positions différentes. (...) Pour anticiper le vote des députés, il faudrait prendre une carte de France et regarder où sont implantées les zones d'élevage, je suis sûr que nous aurions une idée assez précise de leurs positions à venir."

Lire aussi

"Un parlementaire, c'est un député de la nation, qui représente un territoire. Quand dans vos circonscriptions, votre environnement, c'est un sujet dont on vous parle parce qu'il est quotidien, de fait le parlementaire va avoir tendance à regarder un peu plus la chose. À l'inverse, quand on vous parle sur le marché de la défense de la cause animale, vous allez avoir tendance à écouter un peu plus cet argument-là", continuait-il. Cité par BFMTV, un député socialiste avouait : "Je ne peux pas mépriser le mec qui habite au bout de ma rue. Alors, si je soutiens la fin de la corrida, je suis battu dans la minute."

Si ces avis sont si difficiles à affirmer, c'est parce qu'ils sont très personnels. "La cause animale est un sujet fondamental de l'identité humaine. Le rapport aux animaux - en termes de nourriture, de loisirs - est très intime", expliquait Renaud Large à TF1info. "C'est tellement surdéterminant d'un point de vue intime pour les gens, que c'est un sujet qu'ils vivent à fleur de peau. Donc tout ce qui a trait de près ou de loin à l'animalisme ou à l'anti-animalisme est éruptif dans l'opinion, la corrida comme la chasse, par exemple."

Aussi, à l'heure du vote, plusieurs députés embarrassés devraient opter pour la technique de l'autruche et quitter l'hémicycle pour s'abstenir. Ainsi, ils ne pourront pas être accusés d'avoir voté pour ou contre.   


Justine Faure

Sur le
même thème

Articles

Tout
TF1 Info