Élection présidentielle 2022

Bientôt une femme présidente ? "Nous sommes au bout d’un processus qui en a exclu durablement les femmes"

Justine Faure
Publié le 8 mars 2022 à 8h10, mis à jour le 8 mars 2022 à 8h15
Bientôt une femme présidente ? "Nous sommes au bout d’un processus qui en a exclu durablement les femmes"

Source : Eric Feferberg / AFP

2022 verra-t-elle pour la première fois l'élection d'une femme présidente de la République ?
Pour quelles raisons les femmes ont-elles longtemps été éloignées de ce scrutin et cantonnées à assumer des candidatures de témoignage ?
TF1info a questionné la symbolique du pouvoir et le poids du sexisme en politique avec Mariette Sineau, politologue, co-autrice de "Femmes et République".

En dix élections pour désigner le chef de l'État depuis l'instauration de la Ve République, jamais une femme n'a été élue présidente. Seules deux ont atteint le second tour : Ségolène Royal en 2007 et Marine Le Pen en 2017. En 2022 elles sont quatre à être candidates - Valérie Pécresse (LR), Marine Le Pen (RN), Anne Hidalgo (PS) et Nathalie Arthaud (LO) - autant qu'en 2007. Mais l'une d'entre elles a-t-elle vraiment des chances de l'emporter ? Pourquoi les femmes donnent-elles encore l'impression d'être confrontées à un plafond de verre en politique ? Éléments de réponse avec Mariette Sineau, politologue, co-autrice de Femmes et République (La Documentation française, 2021).

Pourquoi aucune femme n’a jamais été élue présidente de la République ?

L’élection du chef de l’État au suffrage universel direct, voulue par de Gaulle en 1962, a renforcé la symbolique de l’homme fort et providentiel et les femmes ont été d’emblée disqualifiées pour y participer. Cette réforme a créé les conditions d’un patriarcat institutionnel : concentrant l’essentiel des pouvoirs entre ses mains, le chef de l’État, également chef des Armées, renforce l’incarnation masculine et virile de la République. En tant qu’outsider, les femmes partaient avec un sérieux handicap. C’est pour ça que les deux premières compétitions au suffrage universel direct en 1965 et 1969 se sont déroulées entre hommes exclusivement. La première à concourir a été Arlette Laguiller, au nom de Lutte ouvrière, en 1974, époque où près de 70% des Français étaient opposés à ce qu’une femme soit présidente de la République. Ensuite, des femmes ont concouru à toutes les élections, mais elles étaient issues de partis marginaux, sans espoirs de gagner la compétition. La vraie rupture a eu lieu en 2007 : pour la première fois, un grand parti parlementaire désignait une femme, Ségolène Royal. Elle aurait pu être élue si elle n’avait pas pâti des critiques de ses amis politiques. 

 

Pourquoi les femmes n’incarnent-elles pas le pouvoir ?

En France peut-être plus qu’ailleurs, le pouvoir politique a toujours été lié au fait de pouvoir porter les armes, à la virilité. La guerre et la politique sont deux monopoles masculins et deux sphères restées longtemps interdites aux femmes. Les révolutionnaires de 1789 se réclamaient eux-mêmes de la "théorie des deux sphères" qui veut qu’on réserve la sphère publique et politique aux hommes et la sphère privée aux femmes. Une telle idéologie a imprégné très longtemps les consciences républicaines et la meilleure preuve en est que les Françaises ont été parmi les dernières en Europe à obtenir le droit de vote et d’éligibilité, par l’Ordonnance du 21 avril 1944. Aujourd’hui, le pouvoir politique, en France, est toujours considéré comme le premier des pouvoirs. Il n’est plus de droit divin mais il reste le premier et le pouvoir républicain laïc semble toujours revêtu d’une part de sacré et en ce sens-là il paraît toujours réservé aux hommes. 

L’argument du sexisme doit être manié à bon escient et sans abus."

Mariette Sineau

Cette année, trois femmes sont candidates pour trois grands partis, Valérie Pécresse (LR), Anne Hidalgo (PS) et Marine Le Pen (RN). Est-ce une avancée ?

C’est un progrès parce que ça veut dire que les femmes sont vues par les grands partis, les partis parlementaires, comme aptes à participer à la compétition suprême. Nous sommes au bout d’un processus qui en a exclu durablement les femmes. Mais il ne faut pas simplement raisonner comme cela. Quelles sont vraiment leurs chances d’être au second tour ou de l’emporter ? Si Anne Hidalgo est aussi bas dans les sondages, cela ne tient pas d’abord à ce qu’elle n’aurait pas, en tant que femme, le bon profil pour incarner la fonction. Cela réfléchit l’état actuel de la gauche et du PS. Valérie Pécresse stagne dans les sondages mais est-ce qu’il faut la stigmatiser en tant que candidate n’ayant pas toutes les qualités nécessaires ou faire référence à l’état de la droite, qui n’est pas en bonne santé ? Rappelons qu’en 2017 François Fillon n’a pas été qualifié pour le second tour. À ce jour, seule Marine Le Pen semble capable d’être présente au second tour.

 

Les femmes politiques se disent régulièrement victimes de sexisme, comme Valérie Pécresse récemment après son meeting au Zénith. Ont-elles raison ? 

Concernant Valérie Pécresse je dirais qu’elle n’a pas tort dans la mesure où elle a été extrêmement stigmatisée après son discours du 13 février, y compris dans son propre camp ("C’était le Titanic"), quand d’autres comme Emmanuel Macron ou Eric Zemmour ont pu, dans le passé, faire des prestations orales assez critiquables voire piteuses sans qu’on en ait fait des tonnes pour les critiquer. Mais il y aurait danger à dénoncer sans arrêt le sexisme. Une candidate à la présidentielle ne peut pas se poser en éternelle victime. La scène politique est violente pour tout le monde, y compris pour les hommes, donc l’argument du sexisme doit être manié à bon escient et sans abus.

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Selon vous, doivent-elles jouer la carte femme ? Certaines le font, d’autres non.

Jouer l’atout femme est tentant puisque désormais l’opinion est acquise à l’idée de voir une femme incarner la fonction présidentielle. À mes yeux, il y a deux façons de le faire. La première c’est de jouer de son identité de genre pour dire "je suis une femme, vous les femmes votez pour moi, vous pouvez vous identifier à une femme comme moi". Ce type de discours a été utilisé par Ségolène Royal mais aussi par Marine Le Pen et Valérie Pécresse. La deuxième façon de faire c’est d’inclure dans le programme présidentiel des mesures spécifiques qui puissent améliorer les droits de citoyenneté des femmes. Ce que Ségolène Royal s’était en partie refusé à faire en 2007 : sur ses 100 propositions, seules deux d’entre elles s’adressaient en propre aux femmes.


Justine Faure

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