Ces derniers mois, les députés font régulièrement parler d'eux pour leurs esclandres et leurs dérapages dans l'hémicycle.
Est-ce une situation nouvelle, conséquence du renouvellement de l'Assemblée et de l'élection d'élus issus de partis peu habitués à siéger ?
TF1info a recueilli l'analyse et le ressenti de cinq députés parmi les plus anciens du palais Bourbon.

Séance interrompue, rappels à l'ordre en cascade, noms d'oiseaux, cris... depuis le mois de juin dernier, les députés se font souvent remarquer pour leurs coups d'éclats dans l'hémicycle. Rarement la presse n'a écrit autant d'articles sur la forme des débats plutôt que sur le fond. Preuve que le sujet est pris très au sérieux au palais Bourbon, le mercredi 9 novembre, une réunion du Bureau, plus haute instance de l'Assemblée nationale, s'est penchée en grande partie sur les incidents de comportement qui émaillent les séances ces derniers mois. Deux députés récemment rappelés à l'ordre, Danièle Obono (LFI) et Alexandre Loubet (RN), y ont notamment été entendus.

Le 24 novembre au soir, les esprits se sont de nouveaux échauffés à propos de la réintégration des soignants non-vaccinés, un député LIOT adressant à un élu Renaissance un cinglant "Tu vas la fermer!" Une séance chahutée qui a fait dire au porte-parole du gouvernement Olivier Véran qu'il assistait à un "niveau de tension jamais vu en douze ans au Parlement".

Mais ce chahut est-il nouveau ? Ou avons-nous oublié que le spectacle donné par les parlementaires était le même ces dernières années ? TF1info a demandé aux députés les plus "anciens" de l'Assemblée, élus depuis au moins trois mandats, de comparer le début de cette législature aux précédentes. Trois représentent le centre de l'échiquier politique, un appartient à la majorité et une autre au Parti socialiste.

"Ce qui change c'est que nous sommes passés d'une majorité totale à une majorité relative, donc le rapport de force n'est plus le même et il est normal que nous ayons des débats plus vifs", explique Christine Pirès-Beaune, députée socialiste du Puy-de-Dôme, élue depuis 2012. "La situation politique actuelle est nouvelle. Jamais des groupes comme le Rassemblement national et La France insoumise n'avaient été aussi forts", ajoute Charles de Courson, député Libertés, Indépendants, Outre-mer et Territoires (LIOT) de la Marne, élu depuis 1993. 

La faute à La France insoumise

Selon Jean-Louis Bricout, député LIOT (ex-PS) de l'Aisne élu depuis 2012, tout cela conduit à ce que "depuis juin dernier, nous avons à l'Assemblée des groupes plus radicaux, adeptes d'une expression violente. Les extrêmes veulent s'affirmer comme forces d'opposition. Ils s'expriment dans l'hémicycle de façon plus virulente. Je trouve que même mes anciens collègues du parti socialiste ont monté d'un ton"

Certes interrogés par TF1info avant le tollé provoqué par Grégoire de Fournas, ces "anciens" sont plutôt cléments ou silencieux vis-à-vis de l'attitude du Rassemblement national, signe du succès de la "stratégie de la cravate" de Marine Le Pen à l'Assemblée nationale. En revanche, ils sont peu tendres avec La France insoumise, qu'ils jugent responsables d'une dégradation du climat dans l'hémicycle et de l'image des députés, notamment à travers leurs tenues vestimentaires (l'un des ordres du jour de la réunion du bureau de ce mercredi 9 novembre, ndlr). 

Patrick Vignal, député Renaissance de l'Hérault (ex-PS), élu depuis 2012, les qualifie même de "fous furieux capables de tout, toujours dans l'outrance et l'exagération". Charles de Courson regrette qu'ils "ne cessent de tenir des propos insultants" et multiplient "les attaques personnelles". "Parfois, le but de leurs interventions est de retarder les débats. Nous nous noyons dans des questions secondaires, certains posent des amendements répétitifs dans le seul but de pouvoir prendre la parole", continue-t-il.  

L'ère de la "politique spectacle" ?

"Nous pensons que tous les électeurs sont devant leur télévision, les yeux braqués sur l'hémicycle, c'est faux. Mais certains pensent que l'Assemblée nationale est une tribune où on peut faire n'importe quoi pour obtenir des retombées médiatiques", poursuit-il. En effet, si la composition de l'Assemblée nationale a changé ces dernières législatures, l'époque aussi. Il faut désormais faire avec l'information en continu et les réseaux sociaux qui rendent compte en temps réel de ce qui se passe dans l'hémicycle, surtout les incidents. Ce que regrettent les élus interrogés, qui goûtent peu à la "politique spectacle"

"Si nous regardons les archives, les débats sous la IVe République étaient encore plus durs. Les réseaux sociaux et le fait que les débats soient télévisés jouent sûrement dans la façon dont nous nous exprimons", déclare Christine Pirès-Beaune. "Mais est-ce que nous devrions toujours être policés ? Je ne crois pas." "De toute façon rien ne se fait dans l'hémicycle, l'hémicycle est un théâtre. Ce n'est pas là que se traitent les dossiers, mais en commissions et au gouvernement. L'hémicycle n'est qu'un réceptacle", veut croire Patrick Vignal, partisan de l'ignorance vis-à-vis de cette opposition bruyante. "Ça se passe bien en commission (…) et dès qu'on pénètre dans l'hémicycle parce que c'est le petit Théâtre de Bouvard, on y va de ses postures politiciennes. Les Français ont voulu que le Parlement ait cette configuration-là, mais pas pour jouer au Jamel Comedy Club", dénonçait le député MoDem Bruno Millienne lors d'une conférence de presse le 25 octobre dernier.

La politique spectacle est liée à l'incapacité de la majorité relative à trouver des compromis."
Bertrand Pancher

Pour ces élus, la responsabilité revient en grande partie au gouvernement et la majorité. "La politique spectacle est liée aux surenchères et à l'incapacité de la majorité relative à trouver des compromis", estime Bertrand Pancher, président du groupe LIOT, député de la Meuse élu depuis 2007. " Malgré les appels du pied et les promesses de nous écouter, on ne nous écoute pas vraiment", ajoute-t-il, craignant que les gagnants de tout cela soient "les populistes et l'abstention"

"Personne n'est dans la recherche du compromis, donc le ton monte à chaque fois", constate Jean-Louis Bricout. "La majorité n'est pas dans une position d'écoute, je n'ai pas le sentiment qu'elle ait compris qu'il fallait trouver des compromis et de l'équilibre. Or si ça se passe mal dans l'hémicycle, ça se passera mal sur le terrain, ça dégénèrera dans la rue", prophétise-t-il.


Justine FAURE

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