Hommage national à Jacques Delors : le jour où, grand favori, il a renoncé à l'élection présidentielle

Publié le 27 décembre 2023 à 19h33, mis à jour le 5 janvier 2024 à 11h57

Source : JT 13h Semaine

Un hommage national a été rendu ce vendredi à Jacques Delors, décédé le 27 décembre dernier à l'âge de 98 ans.
Figure de la construction européenne et de la gauche française, il avait été donné un temps favori pour la course à l'Élysée, en 1995.
Après plusieurs mois de suspens, il annonce finalement le 11 décembre 1994, sur le plateau de l'émission "Sept sur Sept" sur TF1, qu'il ne sera pas candidat.

C'est l'histoire d'un renoncement qui a peut-être changé l'histoire politique de la France. Le 11 décembre 1994, à quelques mois de l'élection présidentielle de 1995 et alors qu'il est considéré comme le favori de la gauche, Jacques Delors, sur le point de terminer son mandat de président de la Commission européenne, annonce qu'il ne participera pas à la course à l'Élysée.

"J'ai décidé de ne pas être candidat à la présidence de la République", déclare-t-il solennellement, s'adressant directement à la caméra, et en creux, aux millions de téléspectateurs qui regardaient alors l'émission politique "Sept sur Sept" d'Anne Sinclair, sur TF1.

Plusieurs mois de suspens

La décision surprend, alors que depuis plusieurs mois, cette figure de la gauche française maintenait le suspens quant à une éventuelle candidature. Il est par ailleurs pressé par nombre des membres du Parti socialiste d'y aller. L'homme politique apparait en effet comme le seul capable de faire gagner la gauche, après deux septennats de François Mitterrand. "Jacques, je pense avoir le droit de te dire, au nom de la majorité des socialistes, que c'est ton devoir", lui lance Henri Emmanuelli, tout juste désigné nouveau secrétaire du PS, le 20 novembre 1994, au congrès de Liévin.

Cette popularité et l'amicale pression de la part de la gauche, mais aussi de la part de plusieurs dirigeants européens, ne suffiront pas à motiver cet adhérent du PS depuis 1974, à la tête de la commission européenne depuis 1985. Dans l'interview donnée à Anne Sinclair, il justifie sa décision par des motivations personnelles, mettant en avant son âge, 70 ans, et l'ancienneté de son implication politique. Mais il énonce aussi des raisons politiques. "Après avoir longuement réfléchi et consulté, je suis arrivé à la conclusion que l'absence d'une majorité pour soutenir une telle politique, quelles que soient les mesures prises après l'élection, ne me permettaient pas de mettre mes solutions en œuvre", justifie-t-il ainsi. Il faut dire que les dernières élections législatives, en 1993, se sont soldées par une défaite historique de la gauche, et que rien ne lui garantissait de pouvoir conduire ses réformes. 

Il était le mieux placé
Anne Sinclair

Cela ne l'empêche pas, durant la suite de l'émission, d'énoncer les réformes qu'il aurait aimé porter, semblant, en substance, énoncer un programme. Il cite ainsi son souhait de "rénover la démocratie, encourager la participation des citoyens, lutter contre le chômage et l’exclusion, […] rétablir le lien social, assurer la cohésion [du] pays", tout comme il veut faire en sorte que la "France demeure l’inspiratrice d’une Europe politique puissante et généreuse à la fois".

Revenant sur ce moment fort de la vie politique française, la journaliste Anne Sinclair explique avoir été "surprise" aussi bien par la décision de Jacques Delors que par la manière dont il avait présenté ce renoncement. "La première demi-heure de l'émission consistait au fond à donner à la fois son diagnostic et ses remèdes, et à créditer qu'il était le mieux placé" pour la course à la présidentielle, se rappelle-t-elle sur LCI. "Si bien que quand j'ai reposé la question, à 7 h 30, et qu'il m'a dit 'non, je ne suis pas candidat', j'ai ressenti, moi-même, cette déception", raconte-t-elle.

La surprise est totale, et transcende l'échiquier politique. "Jacques Chirac m'avait dit qu'il avait été saisi lui-même. Je sais que François Mitterrand avait cru lui aussi que Jacques Delors allait y aller", se souvient encore Anne Sinclair, qualifiant ce renoncement de "choc". "Je ne sais pas ce que cela aurait donné en campagne électorale, mais en tout cas, il était souhaité", ajoute-t-elle.

C'est finalement Lionel Jospin qui portera la voix de la gauche lors de la présidentielle de 1995. Le soutien de Jacques Delors à cette candidature ne suffira pas à le faire élire. Si Lionel Jospin arrive en tête du premier tour avec 23,30% des voix, il est battu par Jacques Chirac, candidat du RPR au soir du second tour, celui-ci bénéficiant alors des reports de voix de la droite, au terme d'une campagne fédératrice sur le thème de la "fracture sociale".


Aurélie LOEK

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