Portrait d'un juste parmi les justes

Publié le 9 février 2024 à 12h22, mis à jour le 9 février 2024 à 13h26

Source : TF1 Info

Robert Badinter s'est éteint dans la nuit de jeudi à vendredi, a annoncé son entourage.
Il était âgé de 95 ans.
L'ancien ministre de la Justice était entré dans la postérité avec sa loi du 9 octobre 1981 contre la peine de mort.

C'était il y a trois ans : Emmanuel Macron et Robert Badinter lançaient un vibrant appel à "l’abolition universelle" de la peine de mort. "La peine de mort est vouée à disparaître dans le monde, car elle est une honte pour l’humanité", affirmait à cette occasion Robert Badinter, l'ancien garde des Sceaux qui avait fait adopter son abolition le 9 octobre 1981, dans une France alors majoritairement en faveur de ce châtiment suprême. Ce fut le combat de toute une vie. 

Âgé de 95 ans, cet homme de justice s'est éteint dans la nuit de jeudi 8 à vendredi 9 février 2024, a-t-on appris auprès de sa collaboratrice, Aude Napoli. Proche de François Mitterrand, membre du Parti socialiste, Robert Badinter fut successivement Garde des Sceaux de 1981 à 1986, président du Conseil constitutionnel de 1986 à 1995 et sénateur des Hauts-de-Seine de 1995 à 2011. 

Marqué à vie par la Shoah

Avec la peine capitale, "le crime change de camp", soulignait ce fils de fourreur, né à Paris le 30 mars 1928 dans une famille juive émigrée de Bessarabie (l'actuelle Moldavie). Cet homme mince et élégant aux épais sourcils noirs, défenseur d'une France "au service des libertés et des droits de l'homme", tenait sa soif de justice d'une adolescence marquée par la Seconde Guerre mondiale. En 1942, alors qu'il n'a que 14 ans, son père est arrêté sous ses yeux à Lyon. Il mourra en déportation dans le camp de concentration de Sobibor (Pologne), tandis que sa famille est réfugiée en Savoie. Alors qu’on l’interrogeait récemment sur un retour de l’antisémitisme, il répondit : "J’avais 12 ans en 1940, 16 à la fin de l’Occupation. Être un adolescent juif dans la France occupée, ça ne prédispose pas à l’optimisme".

Après des études de lettres et de droit, et un diplôme de l'université Columbia comme boursier, Robert Badinter devient avocat au barreau de Paris et mène parallèlement une carrière d'enseignant universitaire. Cofondateur avec Jean-Denis Bredin d'un prestigieux cabinet d'avocats d'affaires, il défend des personnalités, des grands noms de la presse ou de l'entreprise, et plaide occasionnellement aux assises. C'est lorsqu'il échoue, en 1972, à sauver de la guillotine Roger Bontems, complice d'une prise d'otages meurtrière, qu'il passe "de la conviction intellectuelle à la passion militante" contre la peine de mort, témoignera-t-il dans son livre L'Abolition. Cinq ans plus tard, il évite la peine capitale au meurtrier d'enfant Patrick Henry, condamné à la réclusion criminelle à perpétuité.

Cinq autres hommes échappent grâce à lui à l'échafaud. "On entrait au palais de justice par la grande porte, et après le verdict, lorsque l'accusé avait sauvé sa tête, il fallait s'en aller bien souvent par un escalier dérobé" pour éviter la colère de la foule, racontera-t-il. Devenu ministre de la Justice (1981-1986), celui qui était considéré par certains comme l'"avocat des assassins" est la cible de toutes les attaques lorsqu'il fait voter l'abolition de la peine de mort. "Jamais, je n'ai eu l'impression d'une telle solitude", dira-t-il.

Un sage parmi les Sages

Robert Badinter œuvre aussi pour l'amélioration des conditions de vie dans les prisons. Il fait voter la suppression des quartiers de haute sécurité, puis celle de juridictions d'exception, la dépénalisation de l'homosexualité, l'accès des justiciables français à la Cour européenne des droits de l'homme, une loi sur l'indemnisation des victimes d'accidents. En 1983, il obtient de la Bolivie l'extradition de Klaus Barbie, l'ancien chef de la Gestapo à Lyon. Reconnu coupable de crimes contre l'humanité, Barbie sera condamné en 1987 à la prison à perpétuité.

Robert Badinter, qui a toujours rejeté la "haine justicière", soutiendra en 2001 la libération pour raison d'âge de l'ancien préfet de police et ministre Maurice Papon, 90 ans, condamné pour complicité de crimes contre l'humanité. Après son départ du gouvernement, il préside pendant neuf ans le Conseil Constitutionnel (1986-95). Sénateur socialiste de 1995 à 2011, il a la satisfaction de voir l'abolition de la peine de mort inscrite dans la Constitution en 2007.

Toujours très actif, il planche sur une réforme de l'ONU dans les années 2000 et sur la réforme du Code du travail pendant le quinquennat de François Hollande. Cet homme de culture est l'auteur de nombreux ouvrages et même d'un livret d'opéra. L'un de ses derniers livres, Idiss (2018), est consacré à sa grand-mère maternelle, née dans le "Yiddishland" de l'empire tsariste.


Virginie FAUROUX

Tout
TF1 Info