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Une traversée clandestine d'Italie jusqu'en France ? Les raccourcis trompeurs de Damien Rieu

Les Vérificateurs
Publié le 10 juin 2022 à 18h13
La vidéo du candidat a dépassé les deux millions de visionnages.
La vidéo du candidat a dépassé les deux millions de visionnages. - Source : Captures écran Twitter

Dans une vidéo visionnée plus de deux millions de fois, le candidat Reconquête! Damien Rieu a voulu dénoncer le manque de contrôles aux frontières.
Il estime anormal de n'avoir pas été contrôlé en passant de l'Italie à la France via un sentier.
Si des contrôles aux frontières sont rétablis, ils n'ont toutefois rien de systématiques, au contraire.

Candidat dans la 4e circonscription des Alpes-Maritimes, à Menton, sous l'étiquette du parti Reconquête!, fondé par Eric Zemmour, Damien Rieu entend devenir un "député garde-frontières". Il a réalisé, ces derniers jours, une vidéo, depuis diffusée sur ses réseaux sociaux, dans laquelle il est filmé en train d'emprunter un sentier reliant l'Italie à la France. Un chemin qu'empruntent régulièrement des clandestins, prétend-il.

Sur ces images, visionnées plus de deux millions de fois rien que sur Twitter, il déplore des frontières qui sont une "véritable passoire". "J’ai traversé clandestinement la frontière France/Italie sans aucun contrôle", écrit-il, lui qui souhaite multiplier les moyens accordés aux douaniers et autres garde-frontières. Outre le fait qu'il n'y ait rien eu de clandestin dans sa démarche, le militant identitaire interprète de manière trompeuse une décision de 2015 visant à réintroduire les contrôles aux frontières. 

Rapidement après la publication de cette vidéo, des internautes ont rétorqué à Damien Rieu qu'il était normal de ne pas croiser de douaniers ou garde-frontières puisqu'il se déplaçait au sein de deux pays membres de l'espace Schengen. Ce à quoi l'intéressé n'a cessé de répliquer en assurant que des contrôles aux frontières avaient été rétablis en France depuis 2015.

Sur ce point, il dit vrai : suite aux attentats du 13 novembre 2015, le président Hollande avait souhaité renforcer les mesures sécuritaires aux portes de l'Hexagone. Le ministère des Affaires étrangères annonçait alors que des contrôles seraient "effectués aux points de passages routiers, ferroviaires, maritimes et aéroportuaires". Une décision tout à fait légale, puisque prévue par le code frontières Schengen de 2006. Elle doit pour cela être justifiée par une "menace grave pour l’ordre public et la sécurité intérieure", mais ne peut en théorie être décidée que pour six mois maximum.

L'État décide de l'ampleur et des modalités des contrôles

Depuis lors, cette mesure n'a cessé de faire l'objet de prolongations successives, d'une durée de six mois à chaque fois. Au grand dam d'associations comme la Ligue des droits de l'Homme, qui s'appuient notamment sur un récent arrêt de la Cour de justice de l'Union européenne pour dénoncer l'illégalité de tels prolongements. Des actions contentieuses menées devant le Conseil d'État ont pourtant été déboutées à deux reprises, en 2017 et 2019, ce dernier mettant en avant, entre autres, une "menace renouvelée" dans un contexte international tendu pour juger tolérable une prolongation des contrôles.

Si l'État peut décider de contrôles aux frontières, il est libre d'en décider l'ampleur et les modalités. Rien n'empêche par exemple les Français et les Allemands de traverser la frontière librement lorsqu'ils utilisent la ligne D du tram franco-allemand entre Strasbourg et Kehl. Il ne s'agit là, en aucun cas, d'une traversée clandestine, pas plus que celle de Damien Rieu, ce dernier étant titulaire d'un passeport en règle d'un pays membre de l'espace Schengen.

Notons qu'avant les attentats de 2015, des contrôles réguliers à la frontière italienne étaient déjà menés par les forces de police. Ceux-ci avaient déjà suscité de vives critiques et entraîné une autre saisine du Conseil d'État. Il avait été observé à l'époque que la lutte contre l'immigration, invoquée pour justifier ces contrôles, n'entravait pas la liberté de circulation. Les actions des forces de l'ordre "n’excèdent pas manifestement le cadre légal, que ce soit par leur ampleur, leur fréquence ou leurs modalités de mise en œuvre", jugeaient les membres du Conseil. "Ces contrôles, par conséquent, ne sont pas équivalents à un rétablissement d’un contrôle permanent et systématique à la frontière franco-italienne", pouvait-on lire. Le cadre législatif, depuis, a évolué, si bien que les autorités peuvent à leur convenance mettent en place des dispositifs de contrôle aux frontières et les systématiser. Il ne s'agit pour autant pas de lutter contre l'immigration illégale, mais officiellement de lutter contre la menace terroriste.

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