Didier Raoult estime que si le vaccin contre la poliomyélite a montré son efficacité par le passé, il est devenu inutile de nos jours.
Son argumentaire repose essentiellement sur le fait que l’on ne détecte plus de cas en France depuis "quarante ans".
Un raisonnement absurde, explique un spécialiste des poliovirus au sein de l’Institut Pasteur.

Avant de faire la une des médias durant la crise du Covid, il arrivait que Didier Raoult soit invité sur les plateaux pour évoquer d’autres sujets liés à la médecine. En 2018, il se rendait par exemple sur France 5 afin d’évoquer la sortie d’un livre qu’il avait rédigé à propos des vaccins. Un passage dans l’émission "C à vous" visionné plus de 3 millions de fois depuis sa mise en ligne sur YouTube, a refait surface ces derniers jours sur les réseaux sociaux à travers cet  extrait.

Que nous explique le controversé chercheur marseillais ? Que le vaccin contre la poliomyélite, obligatoire en France, serait devenu "inutile depuis très longtemps". Devant un Patrick Cohen dubitatif, il expose ses arguments : "Vous savez combien il y a de cas de poliomyélite autochtone en Europe depuis 40 ans ?", interroge-t-il. "Zéro." Le risque lui semble donc particulièrement minime, alors que le virus ne circule plus qu’au "Pakistan, en Afghanistan et au Nigéria".

Des arguments battus en brèche

Spécialiste de la poliomyélite, Maël Bessaud est le responsable du Centre collaborateur de l’OMS pour les entérovirus au sein de l'Institut Pasteur. À ses yeux, "l’argument selon lequel le vaccin serait inutile car la poliomyélite ne circule plus est assez absurde". Avec un tel raisonnement, "faut-il cesser les contrôles de sécurité dans les aéroports vu que nous n’observons plus de détournements d’avions ? C’est précisément parce que la couverture vaccinale est excellente en France qu’il n’y a plus de cas de poliomyélite", lance-t-il.

Plusieurs éléments font dire au chercheur que le vaccin reste aujourd’hui essentiel. "Avec les poliovirus", souligne-t-il, "la plupart des infections sont inapparentes, vous ne développez aucun symptôme visible, ou alors seulement très faibles. On estime que parmi les personnes porteuses, une sur 100 à 500 seulement va développer la maladie". Les autres sont asymptomatiques, "plus de 99% des gens contaminés ne vont même pas en avoir conscience !" Dans le même temps, "un individu infecté peut transmettre pendant plusieurs semaines, voire plusieurs mois". Un élément central à prendre en compte, "puisque cela signifie que les poliovirus circulent très facilement et d’une manière particulièrement discrète".

Le dernier cas dit "autochtone" (observé en France, avec une personne infectée en France) remonte "à 1988", note l’expert de l’Institut Pasteur, confirmant que "les poliovirus ‘sauvages’, historiques, ne se concentrent plus aujourd’hui qu’au Pakistan, en Afghanistan, et plus récemment au Malawi et au Mozambique". Pour autant, les pays occidentaux, dont la France, ne sont pas à l’abri : "Récemment, une même souche de poliovirus a circulé durant plusieurs mois à Londres et aux États-Unis. Cette souche a été responsable d’un cas de poliomyélite en juin de cette année à New York". Il s’agissait d’une personne non-vaccinée, "un jeune homme d’une vingtaine d’années qui se trouve désormais en fauteuil roulant". Si les personnes infectées sont une majorité à ne pas s’en apercevoir, celles qui développent une forme symptomatique courent de vrais risques : "paralysies, pertes de tonus musculaire, de motricité au niveau facial… C’est la conséquence d’une destruction des fibres nerveuses liée au virus". Les cas les plus graves peuvent même conduire au décès.

Le virus à l’origine de la poliomyélite se développe dans l’intestin. Une infection peut ainsi intervenir par le biais des selles, se transmettre à la suite d’un mauvais lavage des mains, par les eaux usées, de baignade, ou bien via le changement des couches d’un enfant. Maël Bessaud reconnaît volontiers que les pays les plus pauvres, où les systèmes d’assainissements sont défaillants et où l’accès à l’eau potable reste précaire, sont les plus exposés. Toutefois, la circulation de poliovirus au Royaume-Uni et aux États-Unis observée cette année prouve que personne n’est à l’abri. "Gardons à l’esprit qu’un cas détecté signifie automatiquement plusieurs centaines de personnes porteuses du virus et qui le transmettent autour d’elles", lance le spécialiste. "Des importations du virus sont régulières, y compris en France, mais nous ne les voyons pas car tout le monde est vacciné". Dès lors, il juge primordial de conserver une couverture vaccinale très forte, afin d’éviter que les individus pouvant se voir contaminés ne développent pas de forme grave.

Un virus que la France ne cherche pas à détecter

Si pour certains traitements, la question du bénéfice-risque se pose, Maël Bessaud considère que cela n’est pas le cas pour le vaccin contre la polio. "Il présente l’avantage de n’entraîner aucun effet secondaire", assure-t-il. "Pas un seul." D'où l'intérêt, selon lui, pour les adultes d'effectuer leurs rappels : ces derniers sont prévus "à 25 ans, 45 ans, et 65 ans ; puis tous les 10 ans (75 ans, 85 ans, etc.)", précise le site de l’Assurance maladie.

Tant qu’une circulation des poliovirus est observée dans le monde, même au sein d’une fraction de pays, on peut redouter que des chaînes de contamination se développent et s’étendent, y compris en Europe. Pour s’en prémunir, le vaccin demeure aujourd’hui un outil simple, qui se justifie aussi par la difficulté que les autorités sanitaires éprouvent à détecter la circulation du virus. "Des centaines de personnes peuvent contracter une infection et transmettre le virus autour d’elles sans même s’en rendre compte", insiste le chercheur, "donc il s’avère délicat sans cas symptomatique de prendre conscience de la présence du virus parmi une population."

Ajoutons que si des moyens de détection existent (via les eaux usées par exemple), ils ne sont pas généralisés en France. "La méthode est fiable, mais longue et coûteuse, en plus de nécessiter beaucoup de ressources humaines." Dans l’Hexagone, cette surveillance environnementale n’est donc pas déployée, a fortiori parce que la population est censée être complètement vaccinée.

En résumé, les spécialistes de la poliomyélite estiment aujourd’hui nécessaire de conserver une très forte couverture vaccinale en France contre les poliovirus. L’argument selon lequel le nombre de cas détectés en Europe serait nul au cours des dernières décennies est jugé trompeur, en raison même de  la manière dont se diffuse le virus à travers les populations. Des cas symptomatiques, enregistrés au cours des dernières années au sein de pays occidentaux chez des patients non-vaccinés, illustrent d’ailleurs la vulnérabilité potentielle des populations qui ne sont pas immunisées, y compris dans les pays à haut niveau d’hygiène.


Thomas DESZPOT

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