Interview

Cas de grippe aviaire chez l'homme : "Ce n'est pas de nature à inquiéter" mais la surveillance est de mise

Propos recueillis par Aurélie Loek
Publié le 28 avril 2022 à 12h44, mis à jour le 2 mai 2022 à 16h51
JT Perso

Source : JT 13h Semaine

Les autorités sanitaires chinoises ont annoncé avoir détecté pour la première fois un cas de grippe aviaire H3N8 chez l'homme.
Si ce cas n'est pas si inquiétant pour le virologue Jean-Claude Manuguerra, il appelle à maintenir une surveillance, notamment chez les animaux domestiques, en contact régulier avec l'homme.

Après plus de deux ans de pandémie mondiale, le risque de transmission de virus est scruté de près. Si la grippe aviaire, quelles que soient ses souches, est très peu transmises à l'homme, Jean-Claude Manuguerra, virologue, vétérinaire de formation et responsable de la Cellule d'Intervention Biologique d'Urgence à l'Institut Pasteur, appelle à une surveillance constante. La transmission à l'homme d'un virus de grippe aviaire alors que lui-même est déjà porteur d'un virus grippal pourrait entrainer la formation d'un troisième virus, très contagieux et dangereux pour la santé humaine.

Pour la première fois, un cas de grippe aviaire, de souche H3N8 a été transmis à l'homme, ont rapporté les autorités sanitaires en Chine. Quel est ce virus et est-ce qu'il faut s'inquiéter de cette transmission ? 

Jean-Claude Manuguerra : C’est la première fois, au moins du temps de la virologie moderne, qu’on a un passage du H3N8 chez l’homme. On trouve cette souche de grippe aviaire chez les oiseaux, mais c'est en fait un virus qui est aussi passé chez d’autres espèces. Il y a assez longtemps, il infectait le cheval, et puis il y a une vingtaine d’années, ce virus cheval est passé chez le chien et depuis il circule parmi cette population. Or cette circulation chez le chien est inquiétante puisque c'est animal  

avec lequel on a plus de contact et en plus, c’est un animal dans lequel peuvent s’adapter les virus transmissibles aux mammifères, et donc à l’homme.

Pour le cas actuel, c’est un enfant qui a été infecté par des oiseaux. C’est un seul cas, je crois qu’il ne faut pas s’inquiéter plus que cela. En revanche, c’est un signal qu’il faut prendre en compte, et qu'il faut surveiller en général le passage de ces virus à l’homme. Il y a des virus de grippe aviaire qui circulent beaucoup plus, comme par exemple en France en ce moment, le H5N1. Or, malgré la pression infectieuse importante de ces virus, on n'a pas, ou très peu de cas de virus H5N1 chez l'homme. Depuis le recensement des tout premiers cas de H5N1 qui sont passés à l’homme en 1997, on est à moins de 800 cas sur toute cette période-là, et ça, ce sont les H5N1 qui sont exécrés en très grande quantité. Là, c'est un cas isolé, ce n'est pas de nature à inquiéter. Ça rappelle surtout qu'il faut faire attention et qu'il faut surveiller ça chez les animaux domestiques, et surtout chez les animaux de compagnie comme les chiens.

Le risque de co-infection

Pourquoi appelez-vous à la vigilance, quels risques représente la transmission à l'homme de la grippe aviaire, quelles que soient les souches ? 

Il y a d'abord l'infection directe mais surtout, la co-infection entre un virus humain classique, saisonnier, type H1N1, H3N2, avec en même temps, un virus H5N1. Là, on pourrait avoir ce qu’on appelle un réassortiment, c’est-à-dire qu’on part de deux virus différents et puis, ces virus vont se mélanger et vont créer un troisième virus, une espèce de chimère entre les deux, qui en fait un nouveau virus qui peut avoir des propriétés qui peuvent être mauvaises pour la santé humaine. Ça, c'est le risque, notamment en période de virus saisonnier. Heureusement, on arrive maintenant dans une période où la circulation intense de virus saisonnier créé chez l’homme, on va avoir moins de circulation dans les semaines à venir de virus grippaux. 

Mais même si on a une co-infection avec deux virus différents, un humain, un aviaire, qui peut donner un troisième virus, à partir de ces deux virus parentaux ascendants, qui est différent, il y a quand même 256 combinaisons possibles. Et seule une petite proportion de ces combinaisons sont favorables au virus, les autres sont négatives. C’est un risque qui est théorique, qu’il ne faut pas ignorer, mais qui n’est pas immédiat.

Plus vous avez d’hôtes disponibles, plus le virus a des possibilités d'acquérir des propriétés qui ne nous arrangent pas

Jean-Claude Manuguerra, virologue, vétérinaire de formation

Comment expliquer la résurgence de ces virus, que ce soit le H3N8 ou le H5N1, très virulent en France cette année ? 

Ces virus aviaires affectent à la fois des populations d’oiseaux domestiques et à la fois des populations d’oiseaux sauvages. Les contaminations d’oiseaux domestiques par des oiseaux migrateurs renouvèlent dans les élevages la présence de virus qui viennent de l’extérieur, et qui peuvent avoir parcouru de longues distances. Il faut aussi avoir en tête que plus le nombre de personnes augmente, plus la démographie augmente, et plus les aires de jeu du virus sont importantes. Plus vous avez d’hôtes disponibles, plus le virus a des possibilités d’infecter et d'acquérir des propriétés qui ne nous arrangent pas. Donc en fait, ce qui est important, c’est que la diversité du virus dépend à la fois de ses capacités à muter, mais dépend aussi de la taille des populations infectées par les virus. 

Plus la taille des populations hôtes est grande, et plus la taille de population des virus est grande. On accroit la diversité virale et c’est dans cette diversité qu'on peut avoir des virus qui ont des capacités que les virus précédents n’ont pas et notamment, peuvent infecter l’homme. Ce qui est très important, c’est le développement démographique humain qui s’accompagne d’un développement démographique très important des oiseaux domestiques. Tous ces contextes agro-pastureaux des facteurs démographiques font qu’on offre au virus les conditions de circulation, de diversité et, éventuellement, d’émergence.

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Donc, l'élevage intensif est un facteur d’accélération de ces circulations. Mais ce n'est pas la seule cause, c’est un ensemble de causes. On a eu des cas de H5N1, par exemple au Vietnam, où l’élevage n’est pas très intensif là-bas. Je dirais que la circulation du virus dépend surtout de la quantité, de la taille de la population animale. Certes, plus l'élevage est intensif et plus on a d'animaux présents. Mais il n’y a pas que ça qui explique la résurgence de la grippe aviaire.


Propos recueillis par Aurélie Loek

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