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ENQUÊTE TF1 - Soupçons de maltraitance dans les crèches : des parents et ex-salariés témoignent

La rédaction de TF1info | Enquête vidéo Frédérique Agnès, Mathilde Verron
Publié le 4 juillet 2022 à 9h50, mis à jour le 5 juillet 2022 à 22h03
JT Perso

Source : TF1 Info

Un bébé est décédé dans une crèche de Lyon après avoir été forcé de boire du Destop, le 22 juin dernier.
Les critiques se multiplient contre un système basé sur la rentabilité économique, aux dépens des enfants.
TF1 a mené l'enquête auprès d'anciens salariés du groupe People & Baby, visé par plusieurs plaintes de parents.

La mort d'un bébé dans une crèche lyonnaise du groupe People & Baby, en présence d'une auxiliaire-puéricultrice qui était seule avec les enfants au moment des faits, a déclenché un raz-de-marée d'indignation sur les réseaux sociaux. Si les circonstances précises du drame restent à éclaircir, de nombreux parents témoignent de faits observés dans d'autres crèches du même groupe. Dans l'enquête vidéo en tête de cet article, TF1 en rencontre plusieurs, ainsi que d'anciens employés qui témoignent d'une course au "remplissage" effectuée au détriment des enfants.

"J'étais effondrée, bouleversée et très en colère". Il y a quelques mois, lorsque Emilie et Steve récupèrent leur fille Louise à la crèche, elle porte des marques rouges au visage qui évoquent la trace d'une main d'adulte. Deux docteurs consultés n'excluent d'ailleurs pas qu'elle ait reçu une gifle. Les parents de Louise, qui n'avait que cinq mois à l'époque, la retirent de cette crèche et déposent une plainte - qui sera classée sans suite. L'établissement appartient à la même chaine que celui où est décédée une fillette de onze mois le 22 juin dernier, après avoir été aspergée puis intoxiquée par un produit caustique.

C'est évident que ce sont des lésions de maltraitance

Ghita

À Lille, c'est Ghita qui découvrait l'an dernier des traces de coups et de griffures sur le corps de son fils de deux ans, lui aussi gardé dans une crèche People & Baby. Selon la jeune femme, "c'est évident que ce sont des lésions de maltraitance". Elle avait observé que le personnel changeait très souvent, et semblait peu ou pas qualifié. Ghita a porté plainte et vient de créer un collectif pour collecter d'autres témoignages. En deux jours, elle a déjà reçu une centaine de mails.

L'obsession du "taux d'occupation"

Pauline, une éducatrice qui a démissionné de chez People & Baby, raconte à l'équipe de TF1 comment le personnel présent à la crèche était compté, pour satisfaire au règlement. "On compte la directrice qui ne bouge pas de son bureau", explique-t-elle, "l'adjointe qui est elle aussi au bureau ou pas, on compte la cuisinière qui n'est jamais sur le terrain et qui n'a aucun diplôme, et même la femme de ménage"

Selon la loi, les crèches doivent respecter des ratios d’encadrement. Un adulte minimum pour cinq bébés, un pour huit enfants qui marchent. Mais dans le même temps, l'État incite indirectement les établissements à dépasser ces quotas. Plus une crèche reçoit d'enfants, plus elle perçoit d'allocations de la CAF : le "taux d'occupation", abrégé "T.O." par la profession, est le nerf de la guerre et l'obsession des dirigeants. Sur le terrain, cet objectif du remplissage maximal met une pression constante sur les salariés.

On ne respecte jamais le taux d'encadrement

Pauline, ancienne éducatrice chez People & Baby

Pauline témoigne qu'elle s'est à plusieurs reprises retrouvée avec trois fois plus d'enfants sous sa responsabilité que le taux d'encadrement légal. "Il faut savoir que je me suis retrouvée toute seule avec un groupe de 15 ou 16 enfants dits "moyens", donc de 12 à 18 mois : on ne respecte jamais le taux d'encadrement", insiste-t-elle. Pour elle, ce sont les enfants les premières victimes de cette course au remplissage : "On peut être la meilleure professionnelle de la planète, vu les conditions de travail, on ne peut pas faire en sorte que les enfants soient épanouis au quotidien", assure la jeune femme. 

Pauline a fini par quitter le groupe, épuisée et dégoûtée. "J'étais au bord de la maltraitance", constate l'éducatrice, "pas dans le sens où j'aurais frappé les enfants, mais parce que je ne pouvais pas répondre à leurs besoins".

La consigne était de commander 10 à 15% de repas en moins

Géraldine, ancienne directrice de crèche

Géraldine, ancienne directrice d'une crèche du groupe, confirme la course au "remplissage" chez People & Baby. "L'objectif, c'était d'aller à 100%, et même d'avoir les places d'urgence complètes, donc d'aller à 110% le plus souvent possible". Quelques places sont en effet réservées aux enfants qu'il faudrait accueillir en urgence, mais n'ont en principe qu'une fonction provisoire. 

La course à la rentabilité va plus loin, selon Géraldine, et concerne aussi les budgets, y compris ceux des repas des enfants. "La consigne était de commander 10 à 15% de repas en moins, pour anticiper des absences d'enfants", raconte-t-elle, "sauf que le jour où on se retrouve avec 10 yaourts pour 13 enfants..."

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Le groupe People & Baby a décliné toutes les demandes d'interviews sollicitées par l'équipe de TF1. Si la mort d'une fillette dans une crèche de Lyon a déclenché une avalanche de dénonciations des pratiques de ce groupe privé, la responsabilité  de l'auxiliaire-puéricultrice mise en cause dans son décès n'est pas démontrée à ce stade de l'enquête. 

Selon l’inspection générale des affaires sociales, les crèches privées génèrent un chiffre d'affaires de près d’un milliard et demi d’euros en France. Ces dix dernières années, 80% des nouvelles places d’accueil ont été créées par le seul secteur marchand. La Caisse d'Allocations Familiales (CAF) verse aux crèches de 700 à 1200 euros par mois pour chaque enfant pris en charge, en fonction des revenus des parents.


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