L'OMS a fait part jeudi de son "énorme inquiétude" face à la propagation croissante de la souche H5N1 de la grippe aviaire à de nouvelles espèces d'animaux.
Des vaches et des chèvres ont récemment été contaminées par ce virus aux Etats-Unis.
Auprès de TF1Info, le virologue Bruno Lina appelle à ne pas s'alarmer à ce stade quant aux risques de transmission interhumaine mais appelle les autorités à la vigilance.

La grippe aviaire recombinée, adaptée à l’homme, sera-t-elle la prochaine épidémie ? Certains virologues le craignent. Jeudi, l'Organisation mondiale de la santé (OMS) a fait part de son "énorme inquiétude" face à la propagation croissante de la souche H5N1 de la grippe aviaire à de nouvelles espèces, y compris les humains. Aux Etats-Unis, plusieurs troupeaux de vaches sont désormais touchés par la grippe aviaire dans un nombre croissant d'Etats. Les autorités sanitaires du Texas ont annoncé début avril le premier cas de transmission de la vache à l'homme. Une dizaine de jours plus tôt, le Minnesota avait découvert des cas de grippe aviaire parmi de jeunes chèvres. Les vaches laitières et les chèvres ne sont pourtant pas sensibles à ce type de virus.

Les experts s'inquiètent du nombre croissant de mammifères infectés par l'influenza aviaire hautement pathogène (IAHP) et sa souche H5N1, et de son potentiel de propagation entre mammifères, même si les cas chez les humains sont à ce stade très rares. Dans une interview à TF1Info, Bruno Lina, chef de service du laboratoire de virologie des Hospices civils de Lyon, directeur du Centre national de référence des virus respiratoires et membre du Covars, le Comité de veille sanitaire, appelle à ne pas s’alarmer outre mesure à ce stade mais plaide en faveur d'une "montée en puissance" des recherches sur la vaccination. 

Les experts s'inquiètent du nombre croissant de mammifères infectés par le virus. Comment expliquer que de plus en plus d'animaux différents soient contaminés ? 

Bruno Lina : La première explication, c’est la circulation importante du virus H5N1 qui appartient au clade génétique 2.3.4.4.b. L'influenza aviaire de haute pathogénicité du clade H5N1 2.3.4.4b s'est diffusée de façon massive auprès de la faune sauvage. Un nombre très important d’oiseaux migrateurs a été colonisé par ce virus. La contamination massive de ces oiseaux sauvages a pour conséquence une exposition plus importante des autres animaux à ce virus. En d’autres termes, comme le réservoir du virus est plus important et plus étendu, le nombre d’animaux à risque d’être contaminés est par conséquent plus important. 

 

Trente-deux familles d’animaux ont été au moins une fois infectées par ce virus. Très souvent, les animaux infectés meurent avec une atteinte respiratoire et neurologique, même si ce n’est pas le cas pour les vaches. La mortalité chez les animaux sauvages est très élevée : entre 70 et 90%, contre 45 à 50 % chez les êtres humains. En outre, ce virus H5N1 présente des caractéristiques cliniques particulières qui font qu’on le détecte plus facilement.

Les cas chez les humains sont à ce stade très rares et, pour le moment, aucun cas de transmission interhumaine n'a été enregistré. Cela pourrait-il évoluer à l'avenir ? De quelle façon ?

Le fait de voir des nouveaux animaux contaminés, comme on le constate en Amérique du nord, n’est pas une bonne nouvelle. Nous n’avons pas franchi un seuil, mais nous ne sommes pas non plus dans une phase de décroissance de l’épidémie de grippe aviaire. Le vrai frein à une évolution des contaminations, c’est que ce virus ne se diffuse pas entre les mammifères. Plus précisément : il n’y a pas de transmission de mammifère à mammifère par voie aérienne. Chez les bovins, la transmission se fait par contact, autrement dit par une probable transmission féco-orale. On peut par exemple imaginer qu’une vache contaminée – car elle a été au préalable en contact avec un oiseau infecté – va produire une bouse contaminée. Une autre vache va ensuite manger de l’herbe contaminée par cette bouse et ainsi s’infecter. Des travaux sur la chaîne de transmission sont en cours et permettront d’en savoir plus sur la chaîne de contamination.

Pour le moment, les animaux contaminés par le virus H5N1 ne sont pas des espèces capables de favoriser la transmission à l’homme

Pour le moment, les animaux contaminés par le virus H5N1 ne sont pas des espèces capables de favoriser la transmission à l’homme. L’animal qui a la capacité de le faire, c’est le porc. Si jamais des cochons étaient contaminés par la grippe aviaire, le risque d’évolution des virus vers un virus transmissible à l’homme sera très élevé. Il est donc important que ce virus n’entre dans les élevages porcins. 

 

L’influenza aviaire évolue, c’est connu. Pour qu’il soit capable de se transformer en virus infectant l’homme, il y a deux mécanismes qui ont été observés chez le cochon. D’abord les mutations cumulatives : le virus peut basculer du récepteur de type aviaire au récepteur de type humain. Il n’y a pas besoin d’un grand nombre de mutations pour cela, mais ces mutations ne sont pas faciles à acquérir. Concrètement, le virus de la grippe rentre par un récepteur (une molécule spécifique de la surface d’une cellule à laquelle un virus peut se fixer, ndlr) et se multiplie ensuite rapidement dans les cellules de son hôte, aidé par une enzyme virale, la polymérase. Ces mutations cumulatives peuvent s’opérer par le biais d’un animal intermédiaire, notamment le cochon. 

 

Le deuxième mécanisme d’évolution est le réassortiment génétique. Ce phénomène se produit lors d’une co-infection d’un hôte par deux virus différents, dans le cas présent un virus aviaire et un virus infectant les mammifères (l’homme). Le cochon semble être l’animal le plus à risque pour servir de creuset au réassortiment génétique.  Ces deux mécanismes-là sont ceux qui permettront l’apparition d’un virus à risque pandémique. Une influenza aviaire adaptée à l’être humain se répandra comme une traînée de poudre, aussi rapidement que le Covid-19, mais nous n’en sommes donc pas là. 

Vous n'êtes donc de votre côté pas particulièrement plus inquiet qu'auparavant du risque de voir ce virus devenir plus transmissible entre humains à force de muter ? Un employé d'un élevage bovin du Texas a été testé positif à la grippe aviaire après avoir été infecté par une vache laitière…

Cette personne a probablement porté ses mains sur ses yeux. La conjonctive est l’un des rares endroits où le virus aviaire peut se multiplier sans modification. La mutation observée chez ce patient contaminé est localisée sur la polymérase. Les virus détectés chez les bovins n’ont pas cette mutation. C’est quand le virus est passé chez l’homme qu’il a acquis très rapidement cette mutation, s’adaptant à son nouvel environnement. Cependant, cette mutation n’est pas suffisante pour que le virus devienne transmissible entre les êtres humains. 

 

Il faut que les Etats-Unis prennent les mêmes mesures que celles prises en Europe afin d’éviter que la grippe aviaire se propage, même si cela coûte cher à court terme. Rappelons que ces dernières années, à la suite d’une épidémie massive de grippe aviaire chez les oiseaux, des millions de volailles ont été abattues sur le continent, notamment en France ( la France a abattu plus de 30 millions de volailles entre l’été 2021 et 2023, ndlr). Cette stratégie d’abattage a très bien marché. Combinée à une campagne de vaccination des canards d’élevage, cette stratégie a permis de baisser la pression influenza aviaire en Europe. 

Aujourd'hui, nous n'avons pas de stratégie de développement rapide d'un vaccin contre H5N1.
Bruno Lina

Doit-on par ailleurs mettre davantage de moyens sur la recherche dans le domaine de la vaccination ?

 L’OMS prévient que les risques liés à la grippe aviaire ne diminuent pas (le développement des vaccins n’est pas "là où nous devrions être", regrette le scientifique en chef à l’OMS Jeremy Farrar, ndlr) et que les efforts ont été concentrés sur le SARS-CoV-2, alors qu’aujourd’hui, nous n’avons pas de stratégie de développement rapide d’un vaccin contre H5N1. 

Le vaccin à base d’ARN messager a fonctionné pour le Covid-19 mais on ne sait pas s’il fonctionnerait pour la grippe aviaire. D’autres stratégies vaccinales pourraient aussi être utiles et performantes. Il faut accélérer la recherche sur les vaccins et effectuer des travaux préalables afin de voir ce qui marche. Nous ne sommes pas démunis, mais la montée en puissance de la vaccination est nécessaire.


Julien CHABROUT

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