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Le Covid, une fuite de laboratoire ? Ce que l'on sait vraiment après plus de deux ans de spéculations

Felicia Sideris
Publié le 8 juin 2022 à 17h44, mis à jour le 8 juin 2022 à 18h00
JT Perso

Source : TF1 Info

La théorie selon laquelle le coronavirus aurait accidentellement fuité d'un laboratoire de Wuhan refait surface.
Elle a longtemps été écartée, car trop proche des thèses complotistes, avant de gagner en crédibilité face à de nouveaux éléments.
Retour sur plus de deux ans et demi de tâtonnements.

La "vie d'avant" a déjà bien repris. On serait presque sur le point d'oublier le Covid-19. Pourtant, on ne dispose toujours pas de la réponse à une question cruciale : mais d'où vient le virus, apparu à Wuhan ? Un édito du journaliste Patrick Cohen remet le sujet au cœur du débat. Publié sur les réseaux sociaux ce mardi 6 juin, il retrace l'origine de l'épidémie, en se demandant s'il ne serait pas né "dans un laboratoire, plus précisément dans un laboratoire américain". Une prise de parole nuancée, qui n'est pas conclusive, mais qui est tout de même devenue virale. Les défenseurs de la théorie de la fuite d'un laboratoire y voient la preuve que "la vérité finit toujours par triompher". Derrière cette fracture entre deux visions, comment cette théorie, d'abord moquée, est-elle devenue crédible ? 

Un consensus scientifique dès mars 2020

Dès début 2020, un consensus émerge. Le coronavirus est d'origine animale. Très partagé, ce discours se base pourtant seulement sur trois textes… Qui comportent tous des limites. Le premier a été publié par les chercheurs de l'Institut de virologie de Wuhan (WIV), celui-là même qui est désormais au cœur des soupçons. Le 3 février, ils rapportent dans la revue Nature que le nouveau virus qui se propage dans le monde est dérivé d'une chauve-souris. Baptisé le RaTG13, son génome est identique à 96,2% à celui du Covid-19. Cette piste devient alors la théorie privilégiée, corroborée ensuite par deux lettres écrites par des auteurs de renom. 

La première, publiée dans le Lancet, écarte définitivement la piste d'un virus sorti d'une éprouvette. Les 27 scientifiques à son origine disent s'unir pour "condamner fermement les théories du complot suggérant que le Covid-19 n'est pas d'origine naturelle". Le groupe conclut "à une écrasante majorité que ce coronavirus est originaire de la faune". Seul argument de cette lettre : celui d'autorité. Bien qu'elle comporte un conflit d'intérêt. Rédigée par un certain Peter Daszak, ce spécialiste des zoonoses est aussi le président d'EcoHealth Alliance, l'ONG qui a financé la recherche au laboratoire de Wuhan. Le zoologue a-t-il cherché à cacher le rôle de son ONG et des autorités chinoises dans l'apparition du virus ? En tout cas, à l'époque, rien ne permettait de balayer de la sorte ce scénario.

La deuxième correspondance qui a servi de prétexte pour clore définitivement le débat est publiée le 17 mars dans Nature. Ses auteurs listent les arguments en faveur de la thèse de la zoonose - une infection qui se transmet des animaux à l'homme. Ils notent cependant avec prudence que "bien que les preuves montrent que SARSCoV-2 n'est pas un virus délibérément manipulé, il est actuellement impossible de prouver ou de réfuter les autres théories de son origine". Une précaution rapidement oubliée par la sphère scientifique. Et médiatique.

Pourquoi une telle précipitation ?

Le doute était pourtant légitime. Mais inaudible dans le contexte de l'époque. Régnait alors une volonté de lutter contre les théories du complot sur l'origine du virus, parmi lesquelles la thèse d'une molécule créée par l'institut Pasteur, celle d'une arme biologique ou encore celle d'un virus issu du VIH. En voulant contrer ces fausses informations, chercheurs et médias ont enterré la piste du laboratoire simultanément. Les profils des défenseurs de cette thèse ont achevé de la rendre peu crédible. 

Elle était notamment soutenue par Donald Trump aux États-Unis, qui laissait sous-entendre que la Chine aurait pu fabriquer un virus de manière intentionnelle. À noter qu'à l'époque, rien ne permettait de diffuser cette information. Ni preuve, ni élément tangible.

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L'administration de l'ancien locataire de la Maison blanche n'a ainsi jamais donné d'autres informations que de vagues renseignements… Souvent accompagnés d'une rhétorique anti-chinoise. Le meilleur exemple est celui du 30 avril 2020. Les renseignements nationaux américains déclarent avec fracas que, s'ils sont d'accord avec "le large consensus scientifique selon lequel le virus Covid-19 n'était pas d'origine humaine ou génétiquement modifié", ils veulent "examiner rigoureusement des informations récentes afin de déterminer si l'épidémie (...) est le résultat d'un accident dans un laboratoire de Wuhan". Des propos nuancés. Totalement déformés par Mike Pompeo, alors secrétaire d'État de Donald Trump. Trois jours plus tard il lance en pleine interview : "Il existe d'énormes preuves que c'est là que tout a commencé. … N'oubliez pas que la Chine a une histoire d'infection dans le monde et qu'elle a une histoire de gestion de laboratoires non conformes aux normes." 

De nouveaux éléménts

À l'époque, il était donc impossible de porter avec aplomb cette thèse. Mais depuis, de nouveaux éléments sont venus changer la donne. D'abord, les révélations du Times of London. Le 4 juillet 2021, le quotidien britannique a indiqué qu'un virus identique à 96% au Covid-19 avait été trouvé en 2012 dans une mine de Chine abandonnée et infestée de chauve-souris. Six hommes chargés de chasser les bêtes ont été atteints de pneumonie similaire à celle liée au coronavirus, dont trois en sont morts. Le virus en question avait alors été collecté puis stocké pour être étudié à l'Institut de virologie de Wuhan. Une mine à laquelle les chercheurs voudraient avoir accès, mais que les autorités chinoises gardent bien protégée.

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À la même époque apparaît un autre élément qui interroge : la publication de trois thèses réalisées en Chine en 2014, 2017 et 2019. Relayées par Le Monde en mai 2021, elles montrent que Pékin aurait délibérément caché certains travaux conduits dans le laboratoire de Wuhan. Enfin, toujours l'été dernier, le Wall Street Journal assure que trois scientifiques de l'institut de virologie de Wuhan seraient tombés malades au point d'être hospitalisés en novembre 2019. Des informations d'autant plus troublantes que face à ces aveux, les autorités chinoises nient en bloc. Tout en refusant l'accès à certaines données. Ce manque de transparence et les zones d'ombre autour du laboratoire de Wuhan poussent donc à envisager cette thèse longtemps écartée.

Mais les autorités chinoises ne sont pas les seules à garder le mystère. Un dernier argument vient soutenir la thèse d'un virus issu dans laboratoire... Avec l'aval des États-Unis. Dans une enquête sur Peter Daszak, le spécialiste des zoonoses cité plus haut, la revue Vanity Fair dévoilait que le zoologue avait profité de larges subventions de la part des Instituts américains de la santé (NIH) afin de construire des coronavirus "chimériques". C'est-à-dire, qui combinent des fragments de différents virus qu'on trouve dans la nature. Lors de ces travaux, l'ONG du spécialiste a activement collaboré avec l'Institut de virologie de Wuhan. Des recherches tenues sous silence avant les révélations de la revue américaine. Raison pour laquelle l'économiste Jeffrey Sachs, président de la Commission du Lancet sur le Covid-19, a lancé un appel. Le 20 mai dernier, il a réclamé que les universités et instituts de recherche ouvrent leurs bases de données sur le sujet. 

 Quant à la piste "naturelle", elle reste la plus crédible. Mais les efforts pour découvrir cette source du virus sont restés vains. Le fameux "chaînon manquant", qui aurait permis le passage du Covid-19 de la chauve-souris à l'homme reste introuvable. 

Le mystère persiste donc. Seule une nouvelle enquête pourrait permettre de faire toute la lumière. C'est ce qu'ont demandé 18 scientifiques dans une lettre publiée dans Science. Ils résument parfaitement la situation. Les deux thèses actuelles - celle de la libération accidentelle d'un laboratoire et celle de la zoonose - "restent toutes les deux viables".

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