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Variole du singe : l'apparition de cas simultanés à travers le monde est-elle "impossible naturellement", comme l'estime le Pr Perronne ?

Thomas Deszpot
Publié le 31 mai 2022 à 17h20
JT Perso

Source : 24H PUJADAS, L'info en questions

Décrié pour ses prises de position durant l'épidémie de Covid-19, le Pr Christian Perronne s'exprime désormais à propos de la variole du singe.
Il s'étonne d'une apparition simultanée de cas à travers le monde, la jugeant "impossible naturellement".
Les experts de l'Inserm, sollicités par TF1 info, ne partagent pas cette analyse.

Démis fin 2020 de ses fonctions de chef de service des maladies infectieuses et tropicales à l'hôpital Raymond-Poincaré de Garches, le Pr Christian Perronne se voyait accusé de tenir "des propos considérés comme indignes de la fonction qu'il exerce". Défenseur de théories aux accents conspirationnistes, il a continué à s'exprimer au sujet de l'épidémie de Covid-19, avant de prendre la parole ces dernières semaines en marge de l'émergence de cas de variole du singe.

En ligne, des extraits d'une interview donnée en anglais sont largement commentés, des passages au cours desquels le médecin controversé partage sa suspicion. Il juge "impossible naturellement" l'apparition "de tels cas isolés" dans "dix pays différents et sur des continents différents". Un discours qui laisse entendre, en négatif, que cette épidémie serait orchestrée par l'Homme. Pour analyser ces propos et faire le point sur les connaissances des scientifiques, les Vérificateurs ont sollicité l'expertise de l'Inserm et de ses spécialistes.

Plusieurs pistes d'explication sont avancées

Avant de se pencher sur le fond du propos de Christian Perronne, il faut souligner que son intervention est tirée d'une interview de plus d'une heure, donnée à la journaliste américaine Talyor Hudak, pour le compte d'un site nommé "The Last American Vagabond". Lorsque l'on s'intéresse aux précédents entretiens conduits par l'intéressée, l'on constate qu'elle s'est entretenue dans le cadre du Covid avec des invités régulièrement accusés de propager de fausses informations. Que ce soit le médecin canadien Roger Hodkinson, ayant prétendu que le virus était un canular et que les masques se révélaient inutiles, ou bien encore le Pr McCullough, qui a affirmé sans preuves que les vaccins ont tué plusieurs milliers de personnes. 

Les vidéos de ces échanges sont hébergées non pas sur des plateformes traditionnelles telles que YouTube, mais sur le site Odysee, où se rejoignent de nombreux acteurs de la complosphère. Et pour cause : la modération y est très réduite, permettant la libre diffusion de fausses informations. 

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Ces éléments de contexte posés, que penser des arguments du Pr Perronne ? Pour Eric D'Ortenzio, médecin et épidémiologiste à l’ANRS Maladies infectieuses émergentes, il n'est pas incohérent d'observer aujourd'hui une apparition simultanée de cas de variole du singe à travers le monde. Il rappelle que cette maladie est "endémique en Afrique centrale et de l’ouest, en RDC notamment ou bien encore au Nigeria", et que l'on observe de temps à autre des "cas importés", concernant des personnes ayant voyagé dans ces pays et qui rentraient chez elles (en Europe ou aux États-Unis), porteuses du "monkeypox". Le spécialiste note que "ce qui est inhabituel, c’est de voir des cas de transmission d’homme à homme dans des territoires ou d’ordinaire, cette forme de variole ne circule pas d’ordinaire". 

Pour autant, plusieurs facteurs peuvent conduire à une diffusion rapide. "Les gens voyagent beaucoup, les interactions sont nombreuses et à partir du moment où il y a des cas de transmission de l’homme à l’homme, il n’est pas étonnant que des cas éclatent un peu partout", estime Eric D'Ortenzio, "L'une des hypothèses concernant la transmission interhumaine de la variole du singe à l'extérieur de l'Afrique aujourd'hui est que l'épidémie est causée par un contact physique avec des plaies ouvertes qui se trouvent dans la région génitale, et que les rassemblements internationaux où ce type de comportement ont été observés avec des personnes infectées ont permis la diffusion de l'infection." Pour autant, "cette hypothèse n'est pas prouvée et est étudiée par séquençage génétique et autres méthodes épidémiologiques".

Des interrogations restent à lever

Jusque-là assez mal connue et peu étudiée, la variole du singe va voir sa compréhension progresser. "On va assister à une amélioration de la connaissance de la maladie, car ça touche des pays européens et américains", glisse avec pragmatisme l'épidémiologiste. "On observe un vrai besoin d’affiner la connaissance de la transmission", assure-t-il. "Y a-t-il une transmission par gouttelettes respiratoires ? Par les fluides sexuels ? Quel est le réservoir animal ? On pense que de nombreux rongeurs peuvent être porteurs." Le rôle que peuvent jouer des contacts avec du matériel contaminé (draps, literie...) ou des objets sexuels mérite également d'être interrogé, tout comme l'hypothèse d'une circulation à bas bruit durant plusieurs semaines, avant que les autorités sanitaires ne tirent la sonnette d'alarme.

Selon Eric D'Ortenzio, il ne faut pas écarter certains "concours de circonstance" dans l'analyse d'une multiplication des cas à travers le monde. Il fait ici référence à certains des premiers cas, qui ont pu faire partie de "réseaux très actifs socialement, avec des interactions sexuelles importantes". Des modes de vie potentiellement plus propices à une propagation du virus. À l'instar du Covid, qui a évolué au fil du temps au gré des mutations et de l'apparition de nouveaux variants, il n'est pas à exclure qu'une souche plus transmissible de la variole du singe ait émergé, expliquant la plus grande propension des personnes porteuses à diffuser autour d'elles le virus.

Pour l'expert de l'Inserm, il n'est en résumé pas du tout "impossible naturellement" de voir émerger des cas de variole du singe en divers endroits du globe de manière simultanée. Il rappelle que le Pr Perronne se trouve aujourd'hui "complètement discrédité dans la communauté scientifique qui travaille sur les maladies infectieuses", et que ses prises de positions au cours des dernières années ont conduit l'AP-HP à le démettre de ses fonctions.

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