L'info passée au crible

160.000 Français veulent-ils quitter le pays chaque année, comme le prétend Jordan Bardella ?

Publié le 7 décembre 2021 à 19h40
Photo d'illustration

Photo d'illustration

Source : Stéphane de Sakutin / AFP

EXPATRIÉS - Pour illustrer le désamour des Français pour leur pays, le président par intérim du Rassemblement national a assuré que 160.000 personnes voulaient en partir tous les ans. Un nombre qui ne repose sur aucune donnée officielle.

"Quand on dit qu’on veut permettre aux jeunes talents de rester en France en les exonérant d’impôts sur le revenu, vous me parlez de Kylian Mbappé. À ce que je sache, les 160.000 Français qui veulent quitter notre pays chaque année parce qu'ils ne trouvent plus le cadre pour vivre et travailler n’ont pas la feuille de paye de Kylian Mbappé." Invité ce mardi 7 décembre de France info, Jordan Bardella a mis en avant le souhait des Français de s’expatrier, expliquant vouloir régler ce problème par des exonérations d’impôts (sur la fortune immobilière, sur le revenu pour les jeunes de moins de 25 ans). Et a donc cité ce nombre qui interpelle : tous les ans, ce seraient 160.000 Français qui voudraient aller vivre à l’étranger. Mais cela est-il vrai ? 

D’abord, aucun sondage récent ne permet de confirmer ou d’infirmer un tel nombre. D’ailleurs, les sondages publiés sur le sujet mettent en avant, assez classiquement, la part en pourcentage de la population qui se dit prête à partir de France et non pas son nombre exact. Il est donc probable que le président par intérim du Rassemblement national (RN) ait voulu désigner les Français partis chaque année plutôt que ceux voulant partir. Contactée, la communication du RN nous confirme cette hypothèse et nous précise d’où Jordan Bardella tient ce nombre : "L’Insee estime qu'en 2018, ce sont 271.000 Français qui sont partis vivre à l’étranger et 110.000 sont rentrés. Soit un solde de 160.000 environ". 

Des données disponibles...jusqu'en 2017

En regardant les statistiques de l’Insee sur les flux migratoires par catégorie de population et par année, 113.000 personnes non-immigrées (la catégorie qui nous intéresse ici) sont entrées en France en 2018, tout comme en 2019. Problème, "les données 2018 et 2019 sur les sorties et les soldes migratoires ne sont pas disponibles", comme l’indique l’Insee dans une note de bas de page. Les chiffres de 2018 ne seront publiés que début 2022, nous précise l’institut : "Les données définitives sur les sorties se terminent en 2017 puisque le dernier recensement de la population disponible à partir duquel sont calculés ces chiffres est celui de 2018, le calcul se faisant par différence".

Les dernières données publiées datent donc de 2017 et font état d’un solde migratoire de 44.000 personnes d’après les calculs de l’Insee : "Le solde migratoire des non-immigrés se compose de 108.000 personnes rentrées en France et 152.000 qui se sont expatriées, soit – 44.000 personnes au total". Par ailleurs, le solde migratoire ne désigne que la différence entre le nombre d’entrées et de sorties sur le territoire à titre permanent, il ne vise pas le nombre de personnes ayant quitté la France sur une année. Or, le solde migratoire est le seul indicateur pris en compte par l'Insee sur les entrées et les sorties régulières du pays.

Flux migratoires des non-immigrés entre 2006 et 2019. Les chiffres des sorties depuis 2018 ne sont pas disponibles
Flux migratoires des non-immigrés entre 2006 et 2019. Les chiffres des sorties depuis 2018 ne sont pas disponibles - INSEE

Jordan Bardella n'a pas pu s'appuyer sur l’Insee pour expliquer que 160.000 personnes partiraient de France chaque année, tout simplement parce que ces chiffres n’ont pas encore été publiés. À regarder de plus près, ce chiffre de 160.000 expatriés correspond plus à la moyenne de trois années de forte expatriation, entre 2014 et 2016, avant "un net ralentissement en 2017", d’après l’Insee. Les soldes migratoires étaient estimés à 162.000 personnes en 2014, à 144.000 personnes en 2015 et à 157.000 personnes en 2016.

La seule occurrence sur ce solde migratoire en 2018 provient du Centre d’observation de la société, un site fondé par une société de conseil dénommée Compas. On retrouve en effet, dans le corps d’un article sur le solde migratoire de la France, les mêmes termes que ceux employés par le RN dans sa réponse : "L’Insee estime par exemple qu’en 2018, 270.000 immigrés se sont installés en France, mais 70.000 sont repartis, ce qui aboutit à un solde net de 200.000. En même temps, 271.000 Français sont partis vivre à l’étranger, mais 110.000 sont rentrés, soit un solde de 160.000 environ." Ces propos sont trompeurs, car ils laissent penser que l’Insee a calculé le solde migratoire pour l’année 2018, ce qui n'est pas possible faute de données.

Lire aussi

En résumé, Jordan Bardella fait ici plusieurs erreurs. Il explique d’abord que 160.000 Français veulent quitter le territoire. Se reprenant, il indique que ce nombre correspond au nombre de Français partis et non pas au solde migratoire, qui est l'indicateur réellement calculé par l’Insee. Enfin, il affirme que ce nombre provient des données récoltées par l’Insee -nombre cité en réalité sur un site non officiel, qui prétend s'appuyer sur l'Insee. 

Vous souhaitez nous poser des questions ou nous soumettre une information qui ne vous paraît pas fiable ? N'hésitez pas à nous écrire à l'adresse lesverificateurs@tf1.fr. Retrouvez-nous également sur Twitter : notre équipe y est présente derrière le compte @verif_TF1LCI.


Caroline QUEVRAIN

Tout
TF1 Info