"Bullshit jobs" : occupez-vous un "job à la con", ce type d’emploi "totalement inutile, superflu ou néfaste" ?

Sibylle LAURENT
Publié le 5 septembre 2018 à 18h08
"Bullshit jobs" : occupez-vous un "job à la con", ce type d’emploi "totalement inutile, superflu ou néfaste" ?

Source : AFP

ON A LU - L'anthropologue et économiste américain David Graeber a théorisé en 2013 le concept de "bullshit jobs", ou "jobs à la con", des emplois inutiles et vides de sens. Il développe son idée dans un livre publié en France ce mercredi. Un ouvrage dédié à "tous ceux qui préféreraient être utiles à quelque chose".

Il a tapé dans le mille. Et provoqué une prise de conscience planétaire. Alors il en remet une couche. En 2013, David Graeber, économiste et anthropologue américain, publie un article pour une revue américaine. Le titre est provocateur : "On the phenomenon of bullshit jobs" ("Le phénomène des jobs à la con"). David Graeber y explore une intuition qui n’a jamais encore fait l’objet de recherches : la prolifération des boulots inutiles, vides de sens. 

Ces "bullshit jobs", David Graeber en a établi une définition bien précise : "Le job à la con est une forme d’emploi si totalement inutile, superflue ou néfaste, que même le salarié ne parvient pas à justifier son existence, bien qu’il se sente obligé, pour honorer les termes de son contrat, de faire croire qu’il n’en est rien", écrit-il. Attention, le "job à la con" est différent du "job de merde", ou "sale boulot", qui est lui, plutôt bénéfique à la société, mais très peu reconnu ou difficile. A l’inverse, le "job à la con" est souvent très bien payé et offre d’excellentes conditions de travail. Mais il ne sert à rien. Il est parfois même contre-productif.  Ces emplois pourraient disparaître sans que personne ne s’en rende compte.

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Quand le travail n'a aucun sens

En 2013, l’article de David Graeber, basé en partie sur ses expériences et observations personnelles, fait l’effet d’une petite bombe. Il suscite un monumental buzz, est traduit dans une quinzaine de pays, suscite des milliers de commentaires, d’articles, d’analyses. Des médias lancent le débat dans leur pays, des instituts font des sondages,  dans lesquels jusqu'à 40% des sondés estiment que leur emploi n’apporte rien d’important au monde. Partout, la parole se libère, cathartique. Signe que le concept parle à tous. Signe, surtout, de l’ampleur du phénomène. A un point que même David Graeber n’avait pas imaginé.

Alors il a voulu aller plus loin, et développe cette "intuition" dans un livre, "Bullshit Jobs"*, qui paraît ce mercredi en France. "Quelque chose cloche dans la direction que nous avons prise", estime-t-il. "Nous sommes devenus une civilisation fondée sur le travail, pas le travail 'productif', mais le travail comme fin et sens en soi". 

David Graeber  distingue 5 types de "jobs à la con".

Des salariés frustrés, et envieux les uns des autres

La part de ces "jobs à la con" dans le monde du travail, bien que difficilement quantifiable, serait montée en flèche, un phénomène en partie lié à l’essor de l’économie de services, où se sont empilés peu à peu les administrateurs, les consultants, les comptables, les programmateurs... Lié, aussi, au gonflement du secteur de l’information, et de toutes ces catégories dites de travail immatériel, qui vont du marketing au divertissement, en passant par l’économie numérique. Sont arrivées ces strates de managers, ces réunions interminables lors desquelles des gens aux titres compliqués ("coordinateurs de la dynamique de la marque", "responsables de la vision prospective") déroulent des Power Point, des rapports, des graphiques sur des sujets pour lesquels rien ne sera finalement jamais décidé. Ces jobs génèrent d’ailleurs quantité d’autres jobs, comme par exemple ceux des personnes embauchées pour préparer, corriger, ou reproduire ces rapports. 

La part de ces "job à la con" serait devenue selon David Graeber si importante qu’elle constitue un "phénomène social majeur". Et un vrai problème de société. Car c’est le salarié qui en fait les frais, et par ricochet toute la société. "Être forcé à ne rien faire du tout est souvent vécu comme une expérience exaspérante, insupportable, ou accablante", écrit l’auteur, pour qui les "jobs à la con" laminent l’estime de soi, engendrent désespoir, dépression et haine de soi, sont source de tension, de stress, voire d'explosion d’agressivité arbitraire. Le comble, c'est que le salarié qui prend conscience de son "job à la con" a tendance à rester, pris dans un dilemme : il s’embête, mais a un bon salaire. Alors il ronge son frein, frustré, aigri, pensant à tous ceux qui s’en tirent mieux. 

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Mais alors, pourquoi personne ne réagit ? Pourquoi aucun presponsable politique ne dénonce le problème ? David Graeber avance des questions, des constats sur l’évolution de la "valeur travail", qui n’est plus le moyen d’accéder à des ressources, mais est devenue une fin en soi ; sur la croyance du plein emploi développée par la plupart des politiques publiques, quitte à créer des jobs factices. Il n’avance pas vraiment de réponses. Mais là n’est pas le but. Il s'agit plutôt d’"ouvrir les yeux sur des problèmes sociaux" et d’inviter à la réflexion "tous ceux qui  préféreraient être utiles à quelque chose". 

*"Bullshit jobs", de David Graeber, aux éditions Les liens qui libèrent, 25 euros


Sibylle LAURENT

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