"Ça va bien se passer" : pourquoi cette phrase de Gérald Darmanin a-t-elle crispé ?

par Maëlane LOAËC
Publié le 9 février 2022 à 20h18

Source : Sujet JT LCI

Invité sur BFMTV mardi, le ministre de l'Intérieur s'est emporté face à la journaliste Apolline de Malherbe, qui l'interrogeait sur des ratés dans son bilan sécuritaire.
Il a notamment appelé la journaliste à "se calmer", une sortie sexiste destinée à dissimuler son propre trouble, selon plusieurs spécialistes.

La séquence cumule plus de quatre millions de vues sur Twitter, et a provoqué un tollé dans la sphère politique comme sur les réseaux sociaux. Interrogé par la journaliste Apolline de Malherbe sur BFMTV au sujet de la hausse du nombre de violences sur les personnes au cours de son mandat, le ministre de l'Intérieur Gérald Darmanin interrompt brusquement l'intervieweuse, qui lui demande s'il ne s'est "pas réveillé un peu tard sur les questions de sécurité". "Calmez-vous Madame, ça va bien se passer", lâche-t-il. "Je vous demande pardon, comment vous me parlez ?", rebondit immédiatement son interlocutrice, avant de se dire choquée par cette posture "sidérante"

L'opposition politique est quant à elle vite montée au front pour critiquer les propos du ministre, s'attaquant à son bilan sur le volet sécuritaire mais aussi la dimension sexiste de cette saillie, notamment à gauche, du côté de Yannick Jadot. "C'est évidemment une attaque sexiste", appuie Camille Laville, maîtresse de conférences en sciences de l'information et de la communication à l'université de Nice, chercheuse associée au laboratoire GERIICO de l'université de Lille. 

Par l'injonction "Calmez-vous", le ministre colporte ainsi "un stéréotype féminin largement relayé" : "celui qu'une femme ne pourra pas maîtriser ses émotions et ses humeurs, alors que la personne qui ne maitrisait pas ses émotions sur le plateau, c’était bien lui", décrypte la chercheuse. Une croyance dont pâtissent aussi des femmes politiques. "Vous perdez vos nerfs", avait ainsi lancé Nicolas Sarkozy à l'adresse de Ségolène Royal lors d'un débat présidentiel en 2007.

"En quelques mots, c’est extrêmement discriminant"

De plus, avec l'interpellation "Madame", Gérald Darmanin renvoie à son genre et non à son nom ou sa profession. Quant à l'expression "ça va bien se passer", "très paternaliste", elle "vient vraiment renforcer l’idée que la journaliste ne serait pas en pleine maîtrise de la situation contrairement à lui", poursuit la spécialiste. Si bien que le ministre tente de disqualifier son interlocutrice pour reprendre la main sur le débat. "En quelques mots, c’est extrêmement discriminant", résume Camille Laville.

Selon la spécialiste, Gérald Darmanin n'aurait jamais tenté ce type de sortie face à un interlocuteur masculin. "On ne renvoie jamais les hommes à leurs émotions parce qu’ils sont associés à la maîtrise et à l’expertise, alors que les femmes vont être systématiquement reliées à la sensibilité et des humeurs variantes", détaille-t-elle. Une posture "d'autant plus problématique" lorsqu'elle émane d'un représentant politique, poursuit la chercheuse, qui estime d'ailleurs que la période électorale est "propice à des débordements de cette nature"

Ces propos s'inscrivent en effet dans un contexte plus général de défiance vis-à-vis des médias."C'est un processus assez classique en linguistique, qui consiste à changer d'angle : pour ne pas répondre à une question, on va dénigrer le média puis la journaliste, pour montrer que l'on maîtrise la situation", explique Sandy Montanola, maîtresse de conférences à l’Université Rennes 1 spécialisée dans les questions de genre et de médias. "Je pensais qu’on était sur CNews", a ainsi lancé le ministre au cours de l'interview, taxant au passage les propos de la journaliste de "populistes" et "fallacieux"

"Mais il y a là une dimension supplémentaire", analyse la spécialiste : "Pour rendre son interlocutrice illégitime, Gérald Darmanin souligne aussi son statut de femme, en sous-entendant qu'elle n'est pas en capacité de mener l'interview. Comme s'il y avait un problème et qu’il avait besoin de la rassurer." D'autant que la journaliste avait spécifiquement évoqué en dernier point la hausse des violences faites aux femmes. "La thématique importe", estime Sandy Montanola. 

Sur Twitter, la militante féministe Rose Lamy, autrice de l’essai Défaire le discours sexiste dans les médias (éditions Jean-Claude Lattès), a aussi tissé un lien entre ces propos et un mème qui circule selon elle "depuis des années sur les forums et les réseaux masculinistes", une vidéo dans laquelle un homme lance également "Ça va bien se passer". "On ne sait pas dans quelle mesure on peut présupposer que Darmanin connaissait ce mème et qu’il y faisait référence", estime se son côté Camille Laville. "Malheureusement cette expression n’a pas attendu l’arrivée d’internet pour exister, c'est une expression paternaliste extrêmement usitée et traditionnelle."

Un ministre déjà mis en cause pour sexisme

Cette nouvelle séquence s'ajoute aussi à une série de polémiques autour des violences faites aux femmes, dans laquelle le ministre de l'Intérieur est impliquée. Gérald Darmanin était notamment accusé de viol, harcèlement sexuel et abus de confiance dans le cadre d'une plainte remontant à 2017. S'il a obtenu un non-lieu dans ce dossier le 13 janvier dernier, sa nomination au gouvernement malgré cette accusation avait été la cible de nombreuses critiques, dont féministes, qui ne s'étaient pas taries depuis et avaient appelé à sa démission. 

Le ministre s'est par ailleurs déjà fait remarquer pour des sorties sexistes. En septembre 2020, lors d'une audition au Sénat, il était interrogé par la sénatrice socialiste Marie-Pierre de la Gontrie sur la situation des migrants à Calais. "Je me ferais plaisir de passer une soirée, une nuit, une journée avec madame la sénatrice à Calais, à la rencontre des habitants", avait-il alors lancé, provoquant la colère de la sénatrice qui avait dénoncé sur Twitter une "incroyable réplique sexiste".

Ce nouveau dérapage sur BFMTV "participe au personnage, c’est probablement une figure dans laquelle il se complaît", s'avance Camille Laville, estimant que le ministre de l'Intérieur dispose d'une expérience politique suffisante "pour savoir que son discours n’est pas anodin".


Maëlane LOAËC

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