Nucléaire : Tricastin, une centrale sous surveillance depuis de nombreuses années

Charlotte Anglade
Publié le 12 novembre 2021 à 16h59
Un homme travaille au cœur du réacteur nucléaire de la centrale de Tricastin (Drôme), le 27 juin 2019.

Un homme travaille au cœur du réacteur nucléaire de la centrale de Tricastin (Drôme), le 27 juin 2019.

Source : PHILIPPE DESMAZES / AFP

INCIDENTS - La centrale de Tricastin serait-elle en plus mauvais état que prévu ? Selon un ingénieur, sa hiérarchie aurait caché ou minimisé plusieurs incidents, alors que la centrale, vieillissante, est sous surveillance renforcée depuis plusieurs années.

Un cadre de la centrale nucléaire du Tricastin (Drôme) a déposé plainte contre EDF et sa hiérarchie, l'accusant de l'avoir placardisé pour avoir dénoncé une "politique de dissimulation" d'incidents de sûreté. Aujourd'hui âgé de 42 ans et en arrêt maladie, cet ingénieur rapporte dans sa plainte avoir pointé du doigt diverses anomalies - comme une surpuissance du réacteur n°1 en juin 2017, une inondation interne le 29 août 2018 sur la tranche n°3 - qui n'auraient pas été déclarées à l'Autorité de sûreté nucléaire (ASN) ou qui l'auraient été de façon à "minimiser les événements". 

Or, la centrale du Tricastin, l'une des plus vieilles encore en activité, est dans le collimateur de l’ASN depuis quelques années en raison de la multiplication d’incidents. En 2017, elle a été placée sous "surveillance renforcée".

Tricastin, la centrale au nombre record d'incidents

Par analogie avec le classement des phénomènes naturels comme les séismes, la France a mis en place, dès 1987, une échelle de gravité des événements nucléaires allant du niveau 0 à 7. En France, plusieurs centaines d’événements sont classés chaque année au niveau 0. Ils n’ont aucune importance du point de vue de la sûreté. Les incidents classés au niveau 1 sont au nombre d'une centaine tous les ans. Il peut s'agir de la surexposition d’un membre du public dépassant les limites annuelles réglementaires, ou encore de problèmes mineurs liés aux composants de sûreté. Les incidents de niveau 2, eux, restent très rares. Ils peuvent être décrétés suite à la forte exposition d’un membre du public ou d'un travailleur, ou à une intensité de rayonnement dans une zone de travail dépassant 50 mSv/h par exemple.

De toutes les centrales nucléaires présentes sur le sol français, Tricastin est celle qui a fait l'objet de plus de signalements depuis sa mise en service, en 1980. L'ASN en dénombre 264, dont sept incidents de niveau 2 sur l'échelle internationale des événements nucléaires INES.

Outre ces incidents de niveau 2, la centrale de Tricastin n'a fait l'objet que d'incidents de niveau 0 et 1 ayant principalement eu lieu dans les années 2010. De son ouverture à l'an 2000, la centrale n'a suscité aucun avis d'incident de la part de l'ASN. De 2000 à 2010, 13 incidents de niveau 0 et 86 avis d'incidents de niveau 1 ont été publiés par l'ASN. De 2010 à 2020, le nombre d'incidents s'accélère encore avec 6 incidents de niveau 0 et 129 incidents de niveau 1. En 2021, 6 incidents de niveau 1 ont encore été répertoriés.

Des incidents de niveau 2 qui se répètent depuis les années 2000

Le premier incident de niveau 2 remonte à 2003. EDF avait informé l'ASN d'une anomalie susceptible d'affecter le fonctionnement des pompes d'injection d'eau de sécurité à basse pression (RIS) des réacteurs de 900 MWe. "Tous les réacteurs nucléaires français sont concernés à divers degrés", indiquait l'ASN. En cas d'accident avec une fuite sur le circuit primaire du réacteur, l'eau qui s'échappe est collectée puis renvoyée dans le circuit d'injection de sécurité afin d'assurer le refroidissement du réacteur. "Cette eau, en raison de sa température élevée, peut provoquer à terme des vibrations anormales des pompes entraînant leur défaillance", indique l'ASN. C'est précisément ce qui s'est passé.

En février 2011, EDF a rapporté la défaillance d’un groupe électrogène de secours, qui permet d’alimenter les systèmes de sûreté du réacteur en cas de perte de l’alimentation électrique par le réseau national. Les groupes électrogènes des réacteurs n° 3 et 4 du site du Tricastin, ainsi que le groupe électrogène commun à l’ensemble des réacteurs du site, ont été évalués à risque.

Le dernier incident de niveau 2 remonte à septembre 2017. L'ASN avait dû imposer la mise à l’arrêt provisoire de la centrale, implantée sur une zone sismique, nucléaire en raison du risque identifié de rupture d’une partie de la digue du canal de Donzère-Mondragon en cas de puissant séisme. "L’inondation en résultant pourrait conduire à un accident de fusion du combustible nucléaire des quatre réacteurs de la centrale nucléaire du Tricastin et rendrait particulièrement difficile la mise en œuvre des moyens de gestion d’urgence internes et externes", alertait l'ASN, classant l'événement au niveau 2 de l'échèle de l'INES. Après des investigations et des réparations sur la portion de la digue concernée menées par EDF, l'ASN avait finalement autorisé le redémarrage des réacteurs début décembre 2017.

Un réacteur pas mis à l'arrêt dans les temps en octobre dernier

L'incident le plus récent, de niveau 1, remonte quant à lui au 27 octobre 2021. L’exploitant de la centrale nucléaire de Tricastin a déclaré à l’ASN un événement significatif pour la sûreté suite à un décalage de position des grappes de commande de sécurité de sécurité pendant une durée supérieure à celle autorisée. Les grappes de commande, sorte d'ensemble de tiges métalliques, contiennent des matériaux absorbant les neutrons. Positionnées au-dessus du réacteur, elles sont utilisées pour contrôler la réaction nucléaire. Leur chute doit pouvoir permettre d'étouffer efficacement la réaction nucléaire en cas d’arrêt d'urgence.

À la suite d'une défaillance sur un système électrique le 21 octobre, un sous-groupe de grappes de sécurité s'est retrouvé décalé de quelques centimètres. Or, alors que ce type d'incident appelle à  la mise à l’arrêt du réacteur sous une heure, ce délai n'a pas été respecté, indique le gendarme du nucléaire. "Cet événement n’a pas eu de conséquence immédiate sur l’installation, le personnel ou l’environnement. Toutefois, il a entraîné une diminution des marges disponibles pour maîtriser la réaction nucléaire en cas de situation accidentelle nécessitant la chute des grappes", note l'ASN.

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Pour l'ASN, le "principe de transparence" a été respecté

Ces évènements, déjà très nombreux, seraient-ils donc plus fréquents qu'indiqué officiellement ? Selon Le Monde, qui a pu consulter "de nombreux documents", la volonté de la direction de dissimuler à l’ASN des événements, de les atténuer ou de les déclarer avec retard, est claire.

Contactée par le quotidien, EDF s'est contenté de rappeler que la sûreté des centrales est "la priorité" du groupe et que "la transparence et le respect de la réglementation sont scrupuleusement appliqués et respectés sur tous les sites". L'ASN, elle, conteste les faits, indiquant que les bilans sûreté réalisés par ses soins "ne font aucun état de non-respect du principe de transparence".  "Au Tricastin, il y a effectivement eu en 2017 et 2018 pas mal de divergences, mais elles ont été portées à la connaissance de l’ASN et n’ont pas été mises sous le tapis", assure au journal Christophe Quintin, inspecteur en chef à l’ASN.


Charlotte Anglade

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