À leur plus bas niveau depuis 15 ans, les chiffres du chômage sont mis en avant par le gouvernement.
Certains estiment toutefois qu'il s'agit d'une baisse en trompe-l'œil après la réforme de l'assurance chômage.
Les Vérificateurs ont étudié en détails les chiffres de l'Insee, de Pôle Emploi et de la Dares.

"Avec un taux de chômage à 7,2%, la France connaît son niveau le plus bas pour la deuxième fois depuis 40 ans", se réjouit la Première ministre Elisabeth Borne. L'objectif affiché est clair : le "plein emploi". Un message qui s'inscrit dans la lignée des interventions d'Emmanuel Macron, qui réaffirmait lors de ses vœux de fin d'année que la France serait transformée "par notre travail et notre engagement".

Ce satisfecit n'est pas partagé de manière unanime, dans les rangs de l'opposition notamment. Des personnalités comme Jean-Luc Mélenchon ont plusieurs fois dénoncé une baisse décrite comme en "trompe-l'œil". De quoi s'interroger sur les chiffres, leur signification et leur impact.

Quelques chiffres marquants

Lorsque l'on se penche sur la baisse du chômage, c'est avant tout au secteur privé que l'on s'intéresse. En effet, les effectifs dans la fonction publique sont restés particulièrement stables, avec 47.000 postes créés entre la fin 2016 et la fin 2021. Dans le secteur privé, la progression est notable : la Dares, organe statistique du ministère du Travail, note que 1.55 million d'emplois ont été créés entre le 2e trimestre 2017 et le 4e trimestre 2022. Le taux de chômage, glisse l'Insee, a chuté de 2,3 points. Il est passé de 9,5 à 7,3%.

Insee et Pole Emploi, des sources à croiser

Lorsqu'on parle du chômage, il faut toujours se montrer prudent. Et pour cause : les différentes sources ne procèdent pas de la même manière pour effectuer leur comptabilisation. 

Du côté de Pôle emploi, on ne dispose que de données relatives aux inscrits, répartis dans les fameuses catégories A, B, C, D et E. Il s'agit de Françaises et Français qui s'actualisent auprès de Pôle emploi et renseignent des niveaux d'activité variable. Quand certains expliquent être en recherche d'emploi et n'avoir effectué le mois précédent aucune activité salariée, d'autres font état de temps partiel ou d'un emploi à temps plein, tout en restant inscrits. Cela fournit des indications, mais ne prend pas en compte l'ensemble des travailleurs, notamment ceux qui ne s'inscrivent pas à Pôle emploi ou qui en sont radiés. 

L'Insee, pour sa part, mesure le chômage "au sens du BIT".  Un chômeur est défini par les critères suivants : il s'agit d'une "personne âgée de 15 ans ou plus, sans emploi durant une semaine donnée, disponible pour travailler dans les deux semaines" et qui "a effectué, au cours des quatre dernières semaines, une démarche active de recherche d’emploi ou a trouvé un emploi qui commence dans les trois mois". Sur le papier, les données de l'Insee apparaissent plus complètes : elles comportent moins d'angles morts et livrent une vision en apparence plus fine de l'état réel du marché du travail. Pour autant, une personne qui a travaillé quelques heures par semaine seulement sera considérée comme "en emploi", ce qui fait dire à certains que la précarité d'une partie des salariés est "gommée" et mal retranscrite. Croiser les sources s'avère alors indispensable.

Quid de la démographie ?

Il faut se méfier des chiffres d'emplois créés, parce qu'ils ne signifient pas toujours que le chômage est en baisse. Si 1 million d'emplois sont créés en l'espace de 5 ans, mais que 3 millions de personnes supplémentaires sont arrivées sur le marché du travail, le chômage va en effet bondir. Il faut alors s'intéresser aux évolutions démographiques depuis 2017. On constate que l'enquête emploi de l'Insee ne fait pas émerger une hausse massive de la population active : 170.000 personnes en plus ont rejoint le marché de travail. Elles n'ont donc pas à elles seuls "absorbé" les nouveaux emplois créés. 

Un taux d'emploi à la hausse

Sollicitée par TF1info, l'Insee confirme qu'une réelle embellie a été observée sur le marché du travail ces dernières années. "On a observé beaucoup de créations d’emplois depuis la crise, plus d'ailleurs que ne le laissait présager la croissance de l'activité. Cela nous fait d'ailleurs nous poser des questions sur la productivité, en recul en 2022 par rapport à 2019" et l'avant-Covid. Le taux d'activité s'en est ressenti, passé de 72,4% à 73% entre 2017 et 2021. C'est chez les 50-64 qu'il a le plus progressé, "ce qui est lié à la mise en œuvre des précédentes réformes des retraites qui allongeaient l'âge légal de départ à la retraite", fait remarquer l'Insee.

Le rôle notable de l'apprentissage

De multiples facteurs peuvent expliquer l'embellie sur le front de l'emploi. La reprise de l’activité après la crise sanitaire est un premier facteur, en 2021 et 2022. Avant 2020, un effet de traîne du CICE fait partie des éléments à noter. Dans le même temps, la baisse de la durée moyenne de travail est à souligner : on compte en 2022 plus de personnes en arrêt maladie qu'au moment de l’avant crise sanitaire, avec des gens qui travaillent encore à l'heure actuelle un peu moins longtemps. L'Insee estime qu'il faut aussi noter l'influence de certaines politiques de l'emploi et met surtout en avant celle favorisant l'apprentissage. 

"Chez les jeunes, c’est très clair que la réforme de l’apprentissage, à partir de l’été 2020, a entraîné un boom assez inédit", nous confie-t-on. Avec un "effet d’offre autant que de demande, qui ont fortement contribué à la forte progression de l’emploi des jeunes". Fait notable : "un tiers des emplois créés depuis l’avant crise ont été des contrats d’apprentissages". Reste à voir, dans les années à venir, si ces contrats, qui s'accompagnent d'aides pour les entreprises, se voient "convertis" en CDD ou CDI plus traditionnels.

Un recul des emplois précaires

Si les chiffres du chômage sont bons en apparence, il faut aussi se pencher sur la qualité des emplois créés. L'enchaînement de contrats courts ou le temps partiel subi ne peuvent en effet pas être placés sur le même plan que l'obtention pour des personnes sans emploi de CDI à temps plein. Sur ce point, les chiffres sont intéressants : la part de salariés à temps partiel, après avoir connu une hausse majeure à la fin du XXe siècle, s'est stabilisée. Elle est même en baisse continue depuis 2017. 

Etude de la Dares

"Le sous-emploi aussi a tendance à diminuer", confie l'Insee. "L’emploi des gens à temps partiel qui voudraient travailler et qui ne le peuvent pas se trouve en recul." Autre signe à observer pour tenter de mesurer une précarisation du marché du travail : la part des CDI. "Si on regarde au niveau des embauches, la proportion des CDI proposés est en augmentation depuis quelques trimestres". Quid, enfin, des emplois à durée limitée ? Les CDD, l'intérim… ? "En 2021, après 3 années de repli, leur part est inférieure au pic de 2017", constate l'Insee. 

Le tableau n'est pas tout rose

Le constat général en matière d'emploi est globalement bon depuis le début du premier quinquennat Macron. Pour autant, plusieurs éléments doivent nous conduire à nuancer ces observations. La part du chômage chez les jeunes reste élevée (plus de 18%), et ce malgré une diminution notable au cours des dernières années. Si les contrats d'apprentissage ne se transforment pas à l'avenir en emplois pérennes, il faut par ailleurs redouter que les jeunes aujourd'hui sous le statut d'apprentis ne parviennent pas à s'insérer durablement dans l'emploi.

Le soutien très marqué de l'activité, durant la crise sanitaire en particulier, a profité à l'emploi, mais aussi plombé les finances publiques. Il s'agissait d'un "choix politique", résumait l'an passé auprès de France Info l'économiste Eric Heyer. Entre mars 2020 et août 2021, le gouvernement a calculé que les mesures d'aide aux entreprises s'étaient établies à 240 milliards d'euros, dont un tiers de subventions et deux tiers de prêts.

Assurance chômage : conditions d'accès plus strictes

Moins nombreux qu'à l'arrivée au pouvoir d'Emmanuel Macron, les chômeurs ont vu leurs conditions d'indemnisation modifiées au cours des dernières années. La réforme de l'assurance chômage intervenue en 2019 s'est traduite par un impact sur une personne concernée sur deux.

Les "ouvertures de droits" à l’assurance-chômage ont connu une baisse significative (- 20%) entre la mi-2019 et la mi-2022, du fait de conditions d’accès plus strictes et de la conjoncture économique, en phase d'amélioration. Le nombre global d'allocataires a reculé, ce qui s'accompagne d'une diminution de la part d’allocataires indemnisés chez les inscrits à Pôle emploi. Ces derniers, qui étaient 40,4% en décembre 2021, n'étaient plus que 36,6% en juin 2022. 

Un rapport de l'Unedic montre d'ailleurs que les chômeurs concernés par le nouveau mode de calcul ont subi une baisse moyenne de leur allocation journalière "de 16% par rapport à ce qu’ils auraient perçu avec les anciennes règles". Un durcissement que le gouvernement a assumé, puisqu'il entendait "faire en sorte que le travail paye plus que l’inactivité" et jugeait nécessaire de modifier les critères et modalités liés à l'octroi des allocations.

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Thomas DESZPOT

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