Rémunération, normes, pesticides... Que demandent les agriculteurs en colère ?

Publié le 23 janvier 2024 à 18h49

Source : TF1 Info

Depuis plusieurs jours, les agriculteurs français multiplient les actions coups de poing et les blocages routiers.
Cette colère, qui se retrouve dans plusieurs autres pays européens, s'accompagne de revendications multiples.
TF1info fait le point.

En moins de dix ans, la France a perdu un cinquième de ses exploitations agricoles, ce qui représente plus de 100.000 professionnels qui ont jeté l'éponge. Lors des trois dernières décennies, la baisse atteint même les 60%. Un désintérêt pour la profession qui s'explique par des conditions de travail toujours plus difficile, à laquelle s'ajoute une baisse de leur pouvoir d'achat. Des raisons qui poussent les agriculteurs français à exprimer leur colère depuis plusieurs jours, avec un mouvement entamé en Occitanie et qui s'étend progressivement dans le reste de l'Hexagone. Mais alors, concrètement, quelles sont les raisons de cette défiance ? Que réclament les agriculteurs ?

Des marges et des salaires plus importants

Le mal-être des agriculteurs n'est pas un secret. Il faut dire que leur rythme de travail, particulièrement intense, ne se retranscrit pas, loin de là, sur la fiche de paye. Pire, l'activité devient de moins en moins rémunératrice. "En 30 ans, le revenu net de la branche agricole a baissé de près de 40 % en France en euros constants", indique dans une note en date de 2022 le ministère de l'Agriculture. 

Dans le détail, selon une étude de l'Ifop,  si "le revenu disponible moyen annuel des ménages agricoles s’élève à 52.400 euros", seulement "un tiers provient de l’activité agricole, soit 17.700 euros". Ainsi, la profession en elle-même ne rapporte pas suffisamment, si bien qu'une majorité d'entre eux dépend du revenu issu d'une autre activité, ou de l'activité de leur conjoint, pour vivre décemment. Et encore, cela n'est pas toujours suffisant : 18% des membres des ménages agricoles vivent sous le seuil de pauvreté en France (soit davantage que les membres des autres ménages ayant une activité (13%)). Les éleveurs bovins et porcins sont les plus touchés. 

Par ailleurs, "l’inflation ne profite pas aux agriculteurs. Nous avons toujours les prix les plus bas et ce n’est absolument pas supportable", s'est insurgé dimanche sur France Info le premier vice-président de la Fédération nationale des syndicats d'exploitants agricoles (FNSEA), Jérôme Despey. "Aujourd’hui, nous avons des charges qui sont très importantes de plus de 20% et le prix de nos produits [...] n’augmente pas, et même diminue", a-t-il ajouté. 

Autrement dit, les marges sur les produits agricoles, grevées par l'augmentation des matières premières et des coûts de production, s'affinent au fil des années et ne suffisent plus à survenir aux besoins de milliers de producteurs. Les exemples des éleveurs bovins ou des producteurs laitiers sont particulièrement parlants. "On a du mal à joindre les deux bouts. On ne décide pas du prix de vente", confirme Cédric Baron, agriculteur bovin et céréalier de Montoussin (Haute-Garonne), au micro de TF1

Un allégement du mille-feuille administratif

"La pénibilité physique a laissé peu à peu la place à une pénibilité morale qui est due notamment à l'édiction de règles et de normes de plus en plus lourdes à supporter (…) à un moment donné la coupe déborde", a lancé samedi Etienne Gangneron, président de la chambre d'agriculture du Cher au ministre de l'Agriculture Marc Fesneau. Les syndicats dénoncent, en effet, des normes françaises et européennes toujours plus nombreuses et restrictives. En 2022, "1786 décrets réglementaires, contenant plus de 10.730 articles", ont vu le jour,  selon le président de la Confédération des petites et moyennes entreprises, François Asselin, mardi sur Radio Classique. Le cas des haies, qui dépendent parfois de plus d'une dizaine de réglementations différentes, est particulièrement édifiant. 

Réduire le nombre de terres en jachère obligatoires

Parmi les grandes mesures prises à l'échelle communautaire, celle des terres en jachère cristallise les tensions. L'obligation imposée par l'Europe de laisser certaines de ses terres en jachère.  Depuis le 1ᵉʳ janvier 2023, la Politique agricole commune (PAC), qui régie les normes européennes à respecter en la matière, exige de consacrer 4% des exploitations agricoles d'une superficie supérieures à 10 hectares à des surfaces non cultivées. Une part que le Parlement européen aimerait monter à 10% d'ici à 2030 afin de faire reposer les terres et préserver davantage l'environnement. 

La pilule ne passe pas chez les professionnels du secteur, qui ont l'impression de gâcher le potentiel d'une partie de leur domaine. "Ce sont des milliers d'euros qui ne rentrent pas. Et derrière ça, l'agriculteur a des emprunts pour payer l'investissement qu'il a fait, les terres qu'il a achetées. C'est une perte sèche", dénonce, par exemple, le céréalier Joël Arnaud, au micro de TF1

Pour rappel, d'après l'Union européenne, plus des trois quarts des terres abritant des espèces végétales ou animales seraient aujourd'hui dans un état de conservation mauvais ou médiocre en raison de la pollution, de l'urbanisation et de l'exploitation intensive. 

"Pas d'interdiction des produits phytosanitaires sans solution"

"Pas d'interdiction sans solution", martèle la FNSEA, son mantra au sujet des pesticides dont l'utilisation est de plus en plus contestée en raison des effets nocifs sur la santé. Là encore, c'est l'Europe qui est en première ligne. Un projet législatif faisant partie du Pacte vert de l'UE, et qui visait à réduire l'utilisation des produits phytosanitaires chimiques de moitié en 2030 (par rapport à la période 2015-2017), a été rejeté au Parlement européen fin novembre. Mais le projet pourrait revenir au centre des négociations dans les prochains mois, ce qui inquiète fortement la profession qui espère, de ce fait, peser sur les prochaines élections. À noter tout de même que les agriculteurs ont obtenu le renouvellement de l'autorisation de l'herbicide controversé glyphosate. 

Une révision du "plan eau"

Parmi les autres griefs, les prévisions pour les prochaines années du plan eau du gouvernement, qui ambitionne de baisser de 10% la consommation nationale d'eau d'ici à 2030, afin de faire face à la raréfaction de la ressource. De ce fait, une enveloppe de trente millions d’euros par an en soutien aux pratiques agricoles économes est prévue à partir de cette année 2024. Problème, l'exécutif ne prévoit pas de modifier le volume d’eau total prélevé pour l’agriculture et mise sur une meilleure répartition de l’irrigation. Par conséquent, les nouveaux besoins devront être compensés par des économies d’eau dans d’autres territoires, ce qui inquiète fortement le milieu, par ailleurs régulièrement mis à contribution avec les sécheresses estivales successives. 

"La transition agroécologique nécessaire n'a pas commencé. C'est un problème global, l'irrigation en est une partie mais il y a aussi la question de l'utilisation des produits phytosanitaires et le besoin de restaurer la biodiversité sur les exploitations", note auprès de France 3 Régions Pascal Sachot, paysan et porte-parole en Vendée de la Confédération Paysanne. Pour le dire autrement, il s'agit d'un problème qui doit conduire à une refonte tout aussi large de notre système agricole. 

À noter que l'irrigation représente près de 70% de la consommation d'eau à l'échelle mondiale, selon une étude publiée dans la revue Nature en juin 2023. 

Mettre fin à la "concurrence déloyale" avec l'Ukraine

Depuis plusieurs semaines, les exploitants français se plaignent du danger que fait peser l'assouplissement des règles commerciales entre l'UE et l'Ukraine. En juin 2022, les 27 ont, effectivement, levé temporairement les droits de douane sur les importations en provenance d'Ukraine, ce qui a conduit à une hausse de la quantité de céréales, sucre ou poulets ukrainiens circulant dans les pays du vieux continent. 

"La guerre en Ukraine perturbe les flux avec des importations énormes en Europe de céréales, de volaille ou de sucre. Ça perturbe toutes les filières, ça fait baisser les prix", indique à l'AFP Christiane Lambert, présidente du Comité des organisations professionnelles agricoles de l'Union européenne. "Depuis la guerre en Ukraine, on a assoupli les conditions de circulation des produits agricoles ukrainiens dans l'Union européenne, de façon à ce qu'ils puissent continuer à exporter une partie de leur production. Auparavant, le blé par exemple était majoritairement exporté par bateau. Là, ce n'est plus possible ou c'est moins possible, donc une partie transite par le territoire terrestre de l'Union européenne", explique, de son côté à TF1Info, Sandrine Levasseur, économiste au sein de l'OFCE.

La reconduction de ce mécanisme économique, vu comme un soutien à Kiev dans sa guerre contre la Russie, doit être discutée au mois de juin prochain. Des mécanismes "de sauvegarde" pourraient être proposés par les instances européennes pour régulariser la situation. 


Maxence GEVIN

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