Sur les réseaux sociaux, les discours masculinistes s'offrent une seconde jeunesse

par Maëlane LOAËC
Publié le 8 mars 2023 à 19h38

Source : JT 20h Semaine

Un temps éclipsés par le mouvement #MeToo, les discours réactionnaires reviennent en force en ligne ces dernières années.
Promues par l'extrême droite, ces théories sont désormais banalisées sur TikTok ou Instagram, visant un public parfois adolescent.
Un phénomène particulièrement inquiétant, explique à TF1info la spécialiste du complotisme Marie Peltier.

"Il existe trois types de femmes : la brebis, la chienne et la louve." Dans une vidéo partagée sur TikTok, un jeune homme déroule une prétendue hiérarchie des partenaires féminines, de la "femme de valeur" à la plus "dangereuse". En mois d'un mois, la séquence cumule près de deux millions de vues. Ce type de capsules virales pullule ces dernières années sur les réseaux sociaux, offrant un second souffle aux discours masculinistes. Au détour de conseils de séduction, ou dans des prises de position plus explicites, ces publications plaident pour que les hommes retrouvent un pouvoir soi-disant perdu, auprès d'un public souvent très jeune.

Dans son rapport 2023 sur l'état du sexisme en France remis en janvier, le Haut Conseil à l'Égalité soulignait que "parmi les hommes de moins de 35 ans, on observe un ancrage plus important des clichés 'masculinistes'", davantage que chez d'autres générations. Pour 23% d'entre eux par exemple, "il faut parfois être violent pour se faire respecter", contre 11% en moyenne tous âges confondus. Ces discours sont tellement banalisés en ligne, qu'ils marquent une vraie "régression", explique auprès de TF1info l'historienne et spécialiste du complotisme Marie Peltier, qui a travaillé sur les théories masculinistes. 

La parole féministe est dénigrée, dans une vraie guerre des récits
Marie Peltier, historienne et spécialiste du complotisme

La diffusion massive de contenus misogynes sur les réseaux sociaux est-elle un phénomène nouveau ? 

Depuis la fin des années 2000, on assiste à un certain retour en arrière sur la question du masculinisme. Le mouvement MeToo avait fait reculer ces discours : sur les réseaux sociaux, la parole des femmes s'est libérée et de nombreux contenus féministes ont vu le jour. Mais ce mouvement a été perçu comme une menace par les masculinistes, qui ont lancé depuis 2020 un véritable "backlash" ("retour de bâton", ndlr). Cette offensive réactionnaire revient en force en ligne, via des formats vidéo mais aussi des vagues de cyberharcèlement d'ampleur contre des femmes. La régression est frappante : aujourd'hui, il est encore plus difficile de s’exprimer sur le féminisme qu’il y a quelques années. 

Les masculinistes défendent l'idée que ce féminisme est allé trop loin, au point de renverser selon eux les rapports de domination. À leurs yeux, il faut désormais faire taire et écraser les femmes pour les renvoyer à "leur place", elles qui tentent de remettre en cause celle des hommes, présentés comme de nouvelles victimes dont les droits fondamentaux seraient attaqués. Ces discours réinstaurent aussi les stéréotypes de genre, selon lesquels les femmes et les hommes n'auraient par essence pas la même place ni la même fonction dans la société. La parole féministe est dénigrée, dans une vraie guerre des récits. 

Sur quels réseaux ces contenus sont-ils les plus viraux ? 

Ce type de discours est porté par toute une série d’influenceurs d'extrême droite qui investissent depuis plusieurs années la vidéo, notamment sur YouTube. Il est également repris sur d'autres réseaux comme Instagram ou Tiktok, avec des formats plus tendance, donnant l’apparence d’une parole cool et branchée. Des publications efficaces auprès des jeunes hommes, voire des adolescents. Une cible privilégiée parce que plus fragile. Les masculinistes, et de manière générale l'extrême droite, gagnent aussi en visibilité en surfant sur des polémiques qui agitent le débat public, des histoires "bankables" à leurs yeux comme le procès opposant Amber Heard à Johny Depp par exemple. Et au-delà des formats, c'est une attitude masculiniste à proprement parler qui est de plus en plus présente en ligne.

La thèse selon laquelle le féminisme va trop loin et menace la place de l’homme est devenue un discours extrêmement "mainstream"
Marie Peltier, historienne et spécialiste du complotisme

Les masculinistes sont-ils nécessairement liés à l'extrême droite ? 

L’extrême droite est fortement masculiniste, et ses discours infusent grâce à une offensive au long cours qu'elle mène depuis des années. Ces idées réactionnaires étaient répandues jusqu'alors dans ses espaces de discussions plutôt fermés, comme le forum 18-25 ans du site jeuxvideo.com, puis elles ont été diffusées bien plus largement sur d'autres réseaux sociaux par des jeunes hommes embrigadés dans le mouvement. Désormais, ces discours sont partagés de façon très décomplexée en dehors des cercles de l'extrême droite, par exemple par les influenceurs de TV-réalité. La thèse selon laquelle le féminisme va trop loin et menace la place de l’homme est devenue un discours extrêmement "mainstream".

Il faut aussi noter que les masculinistes s'appuient sur la parole de certaines femmes qui partagent leurs visions et prennent souvent part à leurs vagues de cyberharcèlement contre d'autres femmes, ce qui leur offre une caution. Pour autant, même si ces discours réactionnaires ont pris beaucoup d'ampleur, les contenus féministes se multiplient en parallèle ces dernières années et continuent à monter en puissance.


Maëlane LOAËC

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