Coronavirus : la pandémie qui bouleverse la planète

"Il est terrible d'être isolé quand on souffre" : la douleur de ceux qui perdent un proche en ces temps de confinement

Sibylle LAURENT
Publié le 20 mars 2020 à 18h26
Un enterrement en Lombardie, à Bergame, en Italie.

Un enterrement en Lombardie, à Bergame, en Italie.

Source : AFP

L'essentiel

DOUBLE PEINE - Le confinement mis en place en France n'épargne pas les obsèques : les funérailles se font désormais dans la plus stricte intimité, perturbant l’indispensable travail de deuil. Au point de risquer d'entraîner un choc durable selon des spécialistes.

"Une amie vient de perdre sa mère. On lui a dit : quatre personnes à l'enterrement. J'ai une pensée pour tous ces gens qui vont voir un proche mourir et qui ne pourront pas participer à une cérémonie d'adieu. C'est triste." Ce témoignage d’un internaute sur Twitter illustre bien la double tragédie à laquelle sont confrontés ceux qui sont touchés par un décès en cette période de confinement.

Le témoignage de la députée LREM Bénédicte Pételle est lui aussi parlant, et poignant. Son père, âgé de 86 ans, a été hospitalisé il y a huit jours à Paris, à la Pitié-Salpêtrière. Sa mère, qui a 80 ans, est elle à l'hôpital Bichat depuis mardi soir. Mardi, la députée a appris que son père avait été testé positif au coronavirus. "Jeudi, on m’a annoncé qu’il allait mourir", a-t-elle raconté à plusieurs médias. "J’ai pu le revoir dimanche. Et lundi soir, on m’a annoncé qu’il était éteint, qu’on avait deux heures pour le voir et qu’après ce n’était plus possible. Nous y sommes allés par deux, tout équipés, charlotte, blouse, masques et gants, nous ne pouvions avoir aucun contact, nous ne pouvions pas le toucher, l’embrasser. Cela est très dur pour ma mère qui n’a pas pu lui dire au revoir après 55 ans de vie commune."

La tragédie des familles

Mourir seul, sans ses enfants autour de soi, et sans quasi personne à son enterrement… Terrible double peine. D’Italie arrivent ainsi des nouvelles tragiques, de pompes funèbres sollicitées jour et nuit par les hôpitaux, de défunts enterrés seuls, sans cérémonie ni proches, car là-bas les célébrations religieuses ont été totalement interdites.

En France, des restrictions aussi sont bien appliquées. Elles sont pour l’instant moins drastiques, mais restent terribles pour des familles confrontées au traumatisme du deuil. Le site du gouvernement indique ainsi que "l'organisation des cérémonies funéraires demeure possible mais dans la stricte limite du cercle des intimes, donc en nombre très réduit et en observant scrupuleusement les gestes barrières. Seuls les membres proches de la famille (20 personnes au maximum) pourront donc faire l'objet d'une dérogation aux mesures de confinement". Les amis proches n'en sont pas, comme l'a redit Edouard Philippe mardi soir : "Ce que je vais dire est terrible à entendre (…) Nous devons limiter au maximum les déplacements et même dans cette circonstance, nous ne devons pas déroger à la règle".

C'est difficile, en ce temps de confinement pour les proches, parents, famille de ne pouvoir assister au départ d’un être cher

Père Patrice Sonnier, curé de la paroisse Saint-Pierre-de-Montmartre

Dans tout cela se joue un équilibre à trois : les familles, confrontées au confinement et aux directives de l’Etat, les pompes funèbres et les cultes. Les différents cultes justement, en liaison avec l’Etat et ministère de l’Intérieur, responsable du culte, ont déployé les consignes. Ainsi, lors de décès, le Conseil français du culte musulman (CFCM) invite à se rapprocher de chaque préfecture, certaines limitant "à 5 le nombre de personnes présentes". Côté catholiques, la Conférence des évêques de France a décidé d'arrêter les messes, en retenant cette jauge de 20 personnes. 

"Concrètement, nous ne pouvons pas célébrer des funérailles à plus de 20 personnes, tout se fait dans la stricte intimité, donc ce sont les proches parents", explique à LCI le père Patrice Sonnier, curé de la paroisse Saint-Pierre-de-Montmartre à Paris. "Et c'est en effet difficile, pour les familles, que tous les proches, parents, amis ne puissent assister au départ d’un être cher." La cérémonie funéraire a également été adaptée. "Il ne peut plus y avoir de messe, pour des raisons d’hygiène. Nous célébrons uniquement des bénédictions." Les consignes sont de maintenir une distance d’un mètre. "A Saint-Pierre, nous avons réaménagé l’espace pour accueillir la vingtaine de personne : nous avons installé des panneaux pour que les personnes soient les plus distantes les unes des autres, il y a interdiction de s’asseoir sur certains bancs…" C’est aussi le prêtre qui assure seul l’ensemble du rite. "Normalement, les familles participent, en déposant un cierge près du cercueil, des fleurs, ou avec l’aspersion avec l’eau bénite. Tout cela n’est plus possible pour limiter le contact."

Coronavirus : vers une prolongation et un durcissement du confinement ?Source : JT 13h Semaine
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C'est important d’avoir cette possibilité de se retrouver, même dans la stricte intimité

Père Patrice Sonnier, curé de la paroisse Saint-Pierre-de-Montmartre

Forcément, dans cette petite église de Montmartre, l’ambiance est particulière quand, dans le même temps, les cérémonies plus festives, mariages, baptêmes, ont disparu, reportées. Même si, rappelle le prêtre, "ces sacrements peuvent être célébrés, mais dans la stricte intimité".  

Les familles en deuil semblent comprendre ces restrictions. Le père Sonnier, qui prépare justement un enterrement la semaine prochaine, raconte : "Les proches se demandaient même si un office pourrait avoir lieu. Nous leur avons expliqué que oui, pour l’instant, c’était encore possible. Evidemment, il peut y avoir une évolution des consignes, et nous pouvons être amené, comme c’est le cas en Italie, à un confinement total avec plus aucune célébration de funérailles. C’est dur", soupire le prêtre. "Au moins, c’est important d’avoir cette possibilité de se retrouver, même dans la stricte intimité, en respectant les mesures nécessaires." Il propose aux fidèles, quand cette période de confinement sera passée, "de faire une cérémonie en rassemblant cette fois tous les proches autour de la mémoire du défunt."

La porte de l’église est ouverte. C’est très important de permettre ce lien de fraternité

Père Patrice Sonnier, curé de la paroisse Saint-Pierre-de-Montmartre

Car le père Sonnier le sait, le voit, pour faire leur deuil, les "familles ont besoin de cette proximité, d’un contact physique, de se réconforter. Pour consoler une personne, on la prend dans ses bras..." Tout cela est impossible aujourd'hui. "C’est un défi considérable dans le soin apporté aux personnes", reconnaît le prêtre. "D'autant que tout l’enjeu des funérailles est d’établir un lien avec le défunt. C'est quelque chose d’essentiel, dont nous avons besoin dans notre humanité. Et avec le coronavirus, avec ce confinement, le risque est d’accentuer cette distanciation entre nous. Quand on souffre dans son cœur après le décès d’un proche, il est terrible d’être isolé, confiné, sans pouvoir parler, toucher, avoir des repères."

Alors, quels palliatifs ? Depuis quelques jours justement, des organismes proposent des visio-conférences des enterrements, sortes de remèdes virtuels. Le prêtre alerte sur ce qui peut être une fausse bonne idée : "Le lien social, ce n’est pas simplement par le virtuel, mais par le concret, l’écoute. Ecouter la personne, la recevoir, c’est essentiel". 

Les personnels des pompes funèbres en manque de masques

A l'autre bout de la chaîne, toujours plus sur le terrain, les pompes funèbres qui prennent en charge les corps. Pour l’instant, à en croire Richard Feret, directeur général de la CFPM, la confédération du funéraire, elles ne font pas encore face, comme dans certaines régions d’Italie, à une saturation des services. "Par 'chance', sans parler du coronavirus, nous sommes dans une période où il n’y a pas une forte mortalité", dit-il à LCI. Sauf que la tempête arrive, il la voit venir, étant en liaison régulière avec le ministère. "Différents scénarii ont été élaborés, mais dans tous les cas, il y aura augmentation de la mortalité dans les jours qui viennent, assez probablement à la fin du mois ou début avril", affirme-t-il, notant déjà "une augmentation sensible des décès, notamment dans l'Est, et même si là-bas les personnels arrivent à faire, c’est déjà très compliqué." 

Car l'autre problématique, ce sont ces personnels qui sont en première ligne, et dont il faut assurer la sécurité. "L’équipement en masques et en protections individuelles sont les grosses problématiques auxquelles nous faisons face. Des masques, pour l’instant, il n’y en a pas", dit Richard Feret. Car le danger est là : "En temps normal, un peu moins de 50% des décès se passent à l’extérieur des milieux médicalisés. En cas de Covid-19 avéré, le personnel soignant met le défunt dans une housse, que les opérateurs funéraires prennent pour une mise en bière immédiate. Mais à domicile, il n’y a personne pour mettre le défunt dans la housse. Et comme on ne sait plus qui est infecté ou pas, cela crée un stress terrible de ne pas avoir d’équipement de protection." Il évoque déjà un taux d’absentéisme qui a "fortement monté". 

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Resteront, malgré tout, c'est sûr, le deuil et les larmes. Ainsi que le choc de n'avoir pu accompagner le défunt jusqu'au bout. La psychologue Marie-Frédérique Bacqué, professeure de psychopathologie à l'université de Strasbourg et auteure d'ouvrages de référence sur le deuil, prévient : "La seule solution est de faire une substitution par la pensée. Allumer une bougie est le symbole le plus simple et le plus évocateur, en pensant à la personne qu'on aimait, en installant des photos ou des fleurs. C'est la meilleure des choses en attendant de se rendre, plus tard, sur la tombe".