L'info passée au crible

Plongée dans "Odysee", la plateforme de vidéos préférée des anti-vaccins

Felicia Sideris
Publié le 22 janvier 2022 à 12h54, mis à jour le 22 janvier 2022 à 17h16
Capture d'écran du profil d'"Odysee" sur la plateforme

Capture d'écran du profil d'"Odysee" sur la plateforme

ANTIVAX - Entre contenus sur les extraterrestres et conseils en crypto-monnaie, on trouve désormais sur Odysee les grands noms de la sphère anti-vaccin française. Plongée au cœur de la plateforme préférée des complotistes.

Elle n'a même pas un an et demi d'existence. Et pourtant, elle a vu affluer presque un million de personnes ce mercredi 19 janvier. Sur ses réseaux sociaux, ainsi que celui de I'IHU Méditerranée-Infection, le professeur Didier Raoult a proposé à ses abonnés de découvrir une vidéo faisant l'apologie de son travail, en renvoyant vers un site au nom encore largement inconnu, "Odysee". Aux yeux de ses adeptes, ce partage marque du sceau de la légitimité cette plateforme. Mais que sait-on de ce site devenu le refuge des anti-vaccins et autres amateurs de théories complotistes ? 

Mystères, finances 2.0 et "far west"

Odysee, c'est la promesse d'un YouTube "alternatif". Créé en septembre 2020, il succède au site LBRY (library), lancé en 2016 par le libertarien Jeremy Kauffman. Anti-étatiste, croyant à la liberté absolue de l'individu - et donc à son droit d'expression total - il décrit son nouveau site comme l'outil "pour retrouver une partie de la liberté et de l'indépendance d'Internet avec lequel il a grandi", selon ses propres mots repris par le site spécialisé TechCrunch. Cet internet où "n'importe qui peut parler et n'importe qui peut avoir une voix". Raison pour laquelle Odysee fonctionne sur le modèle de la blockchain. Les vidéos sont stockées par tous ses utilisateurs, sans organe central de contrôle. Quant au financement, il ne se fait pas par la publicité, mais par une cryptomonnaie, inventée spécialement pour cette communauté, le "LBC". De quoi permettre une indépendance absolue vis-à-vis d'éventuels annonceurs.

Si le système de fonctionnement se veut inédit, le site n'a rien d'excentrique. Au contraire, il s'inspire très largement des codes esthétiques du réseau social au logo rouge vif. Sur la page d'accueil, des vidéos aux vignettes travaillées, qui doivent pousser au clic, se succèdent de manière aléatoire. Elles proposent pêle-mêle des conseils de séduction avec un "pick-up artist", des cascades impressionnantes, des extraits de clashs d'émission télé ou encore les "aventures" en van aménagé d'un internaute. La recette de ce qui marche. Objectif : se croire sur YouTube. 

Mais au-delà de la vitrine, un coup d'œil en boutique permet de rapidement comprendre le ton du site. Et notamment quand on navigue dans les rubriques proposées. À l'instar de la catégorie "mystères", particulièrement séduisante avec son logo représentant un alien. Un clic nous amène vers des contenus plaidant pour la théorie des "reptiliens", affirmant amener les preuves de l'existence des Ovnis ou encore assurant que la "Nasa embauche des prêtres du Vatican pour préparer les humains au contact extraterrestre". Même tonalité dans les rubriques "découvertes", "spiritualité", ou dans le "far west", où tout est permis

Une catégorie promet quant à elle des sujets traitants d'"infos et actus". Sauf qu'on y retrouve essentiellement de l'information dite "alternative". À la Une ce vendredi, l'émission de désinformation "info en question de Chloé F", que cette anti-vaccin notoire anime avec des invités comme Jean-Jacques Crèvecœur, ou Christian Tal Schaller. Deux anciens chantres de la médecine "alternative" devenus pourvoyeurs de propos particulièrement étranges à propos du Covid-19. Le premier a par exemple assuré que le vaccin de Pfizer amènerait l'âme à se "détacher du corps", quand le second veut guérir cette maladie en consommant son urine. Cette rubrique met également à l'honneur des contenus du "Libre-penseur" - chaine éponyme du site d'extrême droite adepte des théories du complot - de la généticienne Alexandra Henrion-Caude, désavouée par l'Inserm, des interventions de la députée anti-masque et anti-vaccin Martine Wonner et évidemment, une flopée de vidéos supposées alerter sur les plans secrets de Bill Gates. En somme, la totalité des auteurs que nous retrouvons dans cette rubrique se sont déjà faits épingler par le passé pour avoir diffusé des fausses informations à propos de l'épidémie.

La charte promeut "l'indifférence"

Mais alors comment un site aux théories longtemps restées confidentielles a-t-il gagné une telle visibilité ? Tout a commencé avec ce qu'on appelle le "déplateforming". L'émergence de règles de modération plus strictes sur les réseaux sociaux jugés "mainstream", comme YouTube, Facebook ou Twitter, a poussé des internautes bannis de ces dernières pour des propos radicaux ou faux à se réfugier sur d'autres plateformes, moins regardantes. L'Américain "Parler" est venu à la rescousse des internautes virés de Twitter, le Russe "Vk" est proposé à ceux qui veulent remplacer Facebook. Et Odysee est devenu le refuge des vidéastes complotistes. Ce phénomène, c'est un internaute de la plateforme qui la résume le mieux. "Les politiques de YouTube étaient assez libres au début, puis il y a eu un premier ajout aux règles, suivi d'un autre et d'un autre. Et maintenant, c'est essentiellement devenu une télévision."

Sur Odysee, les règles sont en effet beaucoup plus souples que sur YouTube. Elles sont même quasi inexistantes. La charte des lignes directrices de la communauté est baptisée, à juste titre, "déclaration d'indifférence". S'il est bien conseillé aux internautes d'"essayer de ne pas être ouvertement injurieux et méchants envers les autres utilisateurs", les seuls propos réellement proscrits sont ceux qui tombent sous le coup de la loi. Il est interdit de partager des œuvres protégées par des droits d'auteur, du contenu pédo-pornographique, ou "tout autre contenu illégal aux yeux de la législation des États-Unis ou de l'État" dans lequel se trouve l'internaute. 

Un hub moins regardant sur les théories radicales, racistes ou violentes... mais aussi sur les fausses informations portant sur la santé. YouTube, initialement très peu regardant sur la désinformation médicale, a effectivement changé ses règles avec l'épidémie. Les adeptes de "science alternative" qui s'y trouvaient se sont alors retrouvés sur cette plateforme. Parmi eux, Silvano Trotta, devenu l'un des animateurs du mouvement anti-vaccin, y a ainsi trouvé refuge dès septembre 2020, au moment de la refonte du site. Le 19 septembre, il affirmait dans sa première vidéo sur Odysee que YouTube avait "trouvé le moyen de [le] faire taire". Devant ses seuls 66 abonnés, il expliquait que "les règles de la communauté (...) étaient devenues quasiment celles d'une secte". À ses yeux, si quelqu'un "dit des choses qui ne sont pas dans la pensée politique de Bill Gates, de l'OMS, du CDC, d'Anthony Fauci et du gouvernement Macron", il a "beaucoup de chance s'il n'est pas censuré". C'est donc maintenant sur Odysee qu'il sévit. Et répand impunément ses idées sur les "chemtrails", sur les "masques cancérogènes" et évidement sur les "dangers des vaccins". Résultat, après un an et demi d'activité et 81 vidéos publiées, il enregistre 68.000 abonnés.

Une autre raison pour laquelle cette petite plateforme gagne en visibilité, c'est qu'en France, la sortie de Hold Up a offert une nouvelle audience à ce support. Retiré de Vimeo, ce documentaire qui "coche tous les critères du complotisme", est ensuite hébergé sur Odysee. Désormais, c'est Didier Raoult qui lui offre un moment de gloire. Selon le collectif L'Extracteur, qui alerte sur les sciences dites "alternatives" et leurs dérives sectaires, au moment où le professeur marseillais a publié un lien vers cette plateforme, la chaine qu'il citait a gagné un abonné par minute.

Une publicité inquiétante. D'autant que, comme le relève le collectif, les personnes qui iront visualiser la vidéo publiée par le professeur épinglé par l'Ordre des médecins "vont ensuite être exposées à d'autres contenus bien plus radicaux", auxquels elles pourraient adhérer. Et notamment à tendance QAnon. Les membres de ce mouvement complotiste en France ont en effet massivement investi cette plateforme, où leur chaîne principale compte 33.000 abonnés. "Pour les fans du Professeur Raoult, si leur héros partage ce site, c'est qu'il met son label qualité. Il n'y a pas de hasard", souligne L'Extracteur.

Quel aura été l'impact de ce partage de Didier Raoult ? Et plus largement, quelle est l'audience des contenus anti-vaccin sur cette plateforme ? Difficile à dire, tant le site manque de transparence à ce sujet. Aucune statistique sur son activité n'est disponible en ligne. Interrogé par nos soins, le service de presse d'Odysee n'a pas répondu à nos questions. 

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