La natalité française au plus bas depuis 1946 : "Il n'y a rien d'alarmant"

Publié le 18 janvier 2023 à 11h32

Source : JT 20h Semaine

Du jamais-vu depuis 1946 : 723.000 bébés sont nés en France en 2022, a annoncé mardi l'Insee.
Mais ce chiffre, et plus globalement la situation démographique du pays, sont loin d'être alarmants.
C'est ce qu'explique à TF1info Laurent Toulemon, démographe et directeur de recherche à l’Ined.

Les mœurs et la conjoncture évoluent et, avec elles, la situation démographique. Au 1er janvier 2023, la France comptait 68.043.000 habitants, indique l'Insee dans son dernier rapport, publié mardi 17 janvier. Il s'agit d'une hausse de 0,3% sur un an. Ce chiffre cache toutefois une mortalité toujours en hausse - du fait notamment de la pandémie de Covid-19 et des vagues de chaleurs successives - et une natalité en berne. Ainsi, 723.000 bébés sont nés en métropole et dans les territoires d'outre-mer au cours de l'année écoulée, soit 19.000 de moins qu'en 2021. C'est, surtout, le niveau le plus bas depuis 1946. 

Logiquement, ce recensement fait ressurgir les spectres d'un écroulement de la population active. Et toutes les difficultés, particulièrement sur le plan économique et social, que cela pourrait entraîner. Des craintes qui n'ont, pour le moment, pas lieu d'exister, affirme Laurent Toulemon. Sollicité par TF1info, le démographe et directeur de recherche à l’Ined (Institut national d'études démographiques) nous explique pourquoi. 

"On n'est pas dans une spirale de diminution comme peuvent l'être la Chine ou la Corée du Sud"

Comment interpréter cette baisse graduelle de la natalité depuis une dizaine d'années ? 

Laurent Toulemon : Le nombre de naissances est au plus bas depuis l'après-guerre. Mais en termes d'indicateur conjoncturel de fécondité - le nombre d'enfants qu'aurait une femme tout au long de sa vie si les taux de fécondité observés l'année considérée à chaque âge demeuraient inchangés -, le niveau a déjà été un peu plus bas au milieu des années 1990 (1,8 en 2022 contre 1,6 en 1993). D'ailleurs, la France possède toujours la fécondité la plus haute de toute l'UE. 

Cela correspond aux projections faites par l'Insee il y a quelques années. Elle projette une population française qui continue d'augmenter à un rythme ralenti pour se stabiliser dans les années 2040-2045. Ensuite, elle pourrait très légèrement baisser, en fonction de la conjoncture, notamment migratoire. En effet, le seuil de remplacement est environ de 2,05. Cela signifie qu'il faut, en gros, deux enfants pour remplacer un couple parental, soit deux personnes de la génération précédente. Avec 1,8, le delta peut être facilement compensé par un solde migratoire dynamique, c'est-à-dire un excès des entrées par rapport aux sorties du territoire. 

En résumé, la fécondité baisse, les naissances sont au plus bas, mais il n'y a rien d'alarmant, contrairement à certains de nos voisins ou d'autres pays asiatiques. On n'est pas dans une spirale de diminution comme peuvent l'être la Chine ou la Corée du Sud, où il y a une crainte de l'affaissement de la population active.

En France, "une pression sociale extrêmement forte" à la parentalité

Comment expliquer cette tendance ? 

Ces dernières années ont été marquées par une hausse de la proportion de gens qui restent sans enfant. Il y a un discours beaucoup moins négatif qu'autrefois. Traditionnellement, il existe une pression sociale extrêmement forte en France. Le fait de choisir de ne pas avoir d'enfant - pour des raisons économiques, écologiques ou autres - est relativement nouveau. Du moins, à une si grande échelle. 

On était à des niveaux extrêmement bas dans les générations précédentes, notamment celles nées dans les années 1940-50. À cette époque, seule une femme sur dix, environ, était sans enfant. Mais, dans les faits, seulement 2 ou 3% des Françaises l'étaient volontairement (le reste s'expliquant essentiellement par des raisons médicales, une infertilité, ou par le fait de n’avoir jamais vécu en couple). C'était excessivement peu donc c'est normal que ça augmente, d'autant plus lorsque l'on sait à quel point la société a évolué. Par exemple, le fait que les deux parents travaillent est désormais la norme, ce qui limite dans certains cas l'envie et/ou la possibilité d'avoir des enfants.  

En parallèle, il y a aussi une diminution très importante des naissances de rang 4 et plus (à partir du 4e enfant). Les familles très nombreuses sont devenues l'exception. 

Il y a aussi un retard de l'arrivée du premier enfant, et de tous les enfants de manière générale, par rapport aux décennies précédentes. L'âge moyen des mères à la naissance de leurs enfants est de 31,0 ans en 2022, contre 29,4 ans vingt ans plus tôt. Pour le premier bébé, les mères ont aujourd’hui 29 ans, contre 27,5 ans. Cela influe, de facto, sur le nombre de naissances (le premier enfant arrivant plus tard, il y a moins de probabilité d'en avoir beaucoup d'autres par la suite) mais pour le moment, à l’échelle du pays, il n’y a pas de lien entre retard des premières naissances et baisse de la fécondité. 

"La France est l'un des pays d'Europe à la politique familiale la plus forte"

Le vieillissement de la population joue-t-il un rôle dans ce recul de la fécondité ? 

En France, le nombre d'adultes en âge d'avoir des enfants est pratiquement constant. Le vieillissement progressif de la population, conséquence de la baisse de la mortalité et de l'arrivée au grand âge des "baby-boomeurs", ne joue donc pas sur la fécondité. On anticipe une augmentation du nombre de décès dans les prochaines années mais sans répercussions sur la natalité. 

Quid de l'aspect économique, avec une conjoncture actuelle difficile ? 

Quand il y a une crise économique, il y a une baisse de la fécondité. Mais sur le long terme, c'est globalement lissé. En plus, pour tout un tas de raisons, cette baisse est souvent moins rapide et moins forte en France que chez nos voisins européens.  

Le nombre de naissances, et la fécondité de manière générale, sont quasiment constants depuis cinquante ans alors qu'il y a eu des hauts et des bas sur le plan économique. Il y a donc une influence de la conjoncture, mais plutôt à court terme. 

Comment expliquer que la France continue de mieux s'en sortir que ses voisins européens ?

En France, il y a une politique familiale très ancienne avec l'idée que l'État aide les familles. Il y a des politiques du logement social et de l'éducation qui sont plutôt favorables car elles tiennent compte du nombre d'enfants d'une personne et limitent les coûts. Le lien direct entre politique familiale (4% du produit intérieur brut (PIB) français, ndlr) et fécondité est difficile à établir avec certitudes. Il existe sans doute, mais sans qu’il soit possible de vérifier l’impact de chaque mesure et d'en vérifier la causalité. Quoi qu'il en soit, quand on compare avec les autres pays d'Europe, on voit bien que la France est le pays avec la fécondité la plus élevée mais aussi l'un de ceux avec la politique familiale la plus forte. 

Dans d'autres pays européens, la fécondité est basse, voire très basse, comme en Italie ou en Espagne. Dans ces derniers, il est quasiment impossible de travailler ou de faire carrière tout en ayant un ou des enfants. Le phénomène de l'enfant unique y est plus développé, ce qui fait plonger la fécondité. 

Quelles sont les perspectives pour les prochaines années ? 

En l'état actuel des choses, on ne peut pas parler d'hémorragie ou de situation catastrophique. Il y a des facteurs structurels qui font que la fécondité peut se stabiliser ou repartir à la hausse dans les prochaines années, sachant que nous sommes toujours dans la même fourchette que ces 50 dernières années. Certains démographes considèrent, au contraire, que cette tendance est annonciatrice d'une baisse de la fécondité qui va se poursuivre voire s'accélérer. Le réchauffement climatique, les contraintes économiques ainsi que les incertitudes liées à l'avenir joueraient alors un rôle clé dans ce recul. Mais pour moi, rien n'indique, pour le moment, que la baisse que l'on observe depuis 2015 est partie pour durer. 


Maxence GEVIN

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