"On ne veut pas mourir" : après les agriculteurs, la colère monte chez les pêcheurs français

Publié le 31 janvier 2024 à 19h03

Source : JT 13h Semaine

Des pêcheurs ont manifesté à Nantes, mercredi matin, pour protester contre la "pression des réglementations".
Le secteur est lui aussi en crise, et rejoint le mouvement de colère des agriculteurs.
Selon un rapport, la "petite pêche" a perdu 20% de ses effectifs entre 2020 et 2021.

"On ne veut pas mourir". Dans la lignée du mouvement de colère des agriculteurs, des pêcheurs ont manifesté, mercredi 31 janvier, devant la direction interrégionale de la mer à Nantes (Loire-Atlantique). Au cri de "pêcheurs, agriculteurs, même combat", ils ont déversé des poissons et des filets pour protester contre le mois sans pêche dans le golfe de Gascogne et la "pression des réglementations". Un mouvement auquel les autorités sont particulièrement attentives, car à l'image des agriculteurs, le secteur de la pêche française artisanale n'a cessé de se dégrader ces dernières années. 

"On est venus exprimer notre ras-le-bol. On est pris à la gorge. On se retrouve largement dans le combat des agriculteurs : la pression des réglementations françaises et européennes est insupportable", a ainsi déclaré à l'AFP David Le Quintrec, pêcheur à Lorient (Morbihan). Face à cette "colère sourde", le Comité national des pêches (CNPMEM) a averti sur la possibilité "d'intensifier" la mobilisation si "l'État n'est pas au rendez-vous". 

Un secteur qui repose sur les petits pêcheurs côtiers

La suspension durant un mois de la pêche dans le golfe de Gascogne est le dernier des nombreux griefs des professionnels français. La mesure a été mise en place pour préserver les populations de dauphins, trop souvent victimes des activités en mer. Un arrêt qui doit se répéter pendant les hivers 2025 et 2026 et pour lequel les pêcheurs doivent être indemnisés à hauteur de 80 à 85% de leur chiffre d'affaires. "Cette interdiction, c'est la goutte d'eau après le matraquage administratif qu'on subissait déjà", dénonce pourtant Yoann Lamouroux, marin-pêcheur du port de Doëlan (Finistère) venu manifester à Nantes. 

Car ces dernières années, diverses législations sont venues mettre à mal le secteur de la pêche côtière en France face, notamment, à la pêche industrielle. Dans un rapport publié en le 24 janvier dernier, l'ONG de défense de l'océan Bloom, en partenariat avec le Shift Project, des chercheurs de l’Institut Agro, de l’AgroParisTech et de l’EHESS-CNRS, a établi un état des lieux inquiétant de cette activité pourtant indispensable dans l'Hexagone. "Dans ce rapport, on rappelle à quel point les différentes directives et politiques de l'Union européenne, en particulier à travers la politique commune des pêches (PCP), ont participé au saccage social et économique de la petite pêche qui est majoritaire en France", explique Lena Frejaville, coordinatrice du document, intitulé "Changer de cap : pour une transition sociale-écologique des pêches".

Car l'Hexagone se démarque de ses voisins européens par la composition de sa flotte, qui repose sur une grande diversité de métiers, des petits ligneurs de quelques mètres aux chalutiers géants de plus de 80 mètres. "Toutefois, près de trois quarts des navires français mesurent moins de 12 mètres de long et appartiennent à une flottille considérée comme côtière", pointe le rapport de Bloom. Or, avec le développement de politiques plus industrielles, ces activités ont connu un très fort déclin. "Il y a eu une chute dramatique de l'emploi dans la petite pêche, en parallèle d'une augmentation de la pression de pêche dans les années 80-90, avec la mise en circulation de gros navires industriels utilisant beaucoup le chalut", détaille Lena Frejaville.

Entre 1995 et 2020, la France a vu le nombre de ses bateaux de moins de 12 mètres diminuer de 30% entraînant une baisse du nombre d'emplois : en 2021, le secteur de la pêche professionnelle maritime comptait 13.777 emplois directs de marins pêcheurs dont 6140 dans la petite pêche. Un chiffre qui a chuté de 20% par rapport à 2020.

Des subventions qui favorisent les gros navires

Autre point noir pour la pêche française : le système de subventions qui existe dans le secteur. Des aides publiques principalement versées aux navires industriels, selon le rapport de Bloom. "Quand on regarde les subventions versées par kilo de ressource pêchée, on a une somme entre 50 et 75 centimes d’euros pour les flottilles de chaluts et sennes de fond, quand les autres flottilles sont subventionnées à moins de 30 centimes d’euros par kilo débarqué", pointe Lena Frejaville, qui estime que "l'enjeu aujourd'hui, c'est de valoriser la petite pêche côtière qui a été délaissée des années durant, avec des choix idéologiques et politiques qui ont favorisé la productivité". Selon les chiffres, les pêches hauturières (bateaux dont la taille est comprise entre 12 et 24 mètres) et industrielles (navires de plus de 24 mètres) touchent 85% des aides.

D'autant que favoriser la pêche côtière représente également un progrès environnemental. "Il n'y a pas photo de ce côté-là, la petite pêche côtière a moins d'impact sur les fonds marins et sur les stocks par rapport aux navires industriels, elle fait moins de surexploitation et pêche moins de jeunes poissons, ce qui est très important", souligne la coordinatrice du rapport, rappelant que "l'enjeu, c'est d'accompagner cette petite pêche côtière pour qu'elle soit vraiment dans des pratiques environnementales soutenables, mais surtout qu'elle puisse continuer à vivre dignement et cela passe par lui verser une partie plus importante des subventions qui vont aujourd'hui aux grands navires". 

Pour aider le secteur, Bloom appelle enfin à la "déchalutisation" des flottes, et à une interdiction des pratiques de chalutage dans les aires marines protégées (AMP) dans lesquelles ils sont, aujourd'hui encore, autorisés à pêcher. "Il faut cesser le chalutage de fond qui est destructeur et n'a aucun intérêt d'un point de vue d'une création de richesses économiques ou d'emploi", fustige Lena Frejaville.

Perte d'image et importations

Cette crise des pêcheurs est également liée à une dégradation de l'image du secteur avec des difficultés de plus en plus exacerbées à recruter des jeunes, pourtant indispensables au renouvellement des générations. Pour finir, le coût élevé du carburant, amplifié par la guerre en Ukraine, menace directement la rentabilité des entreprises de pêche, notamment celles qui pratiquent les métiers du chalut, fort consommateurs de gazole. Dans ce cadre, le CNPMEM exige "la mise en œuvre par les metteurs en marché de gasoil pêche, dont TotalEnergies, de leur engagement de remise à la pompe de 13 centimes d'euros par litre de gasoil pour tous les pêcheurs" à compter du 1er janvier.

Cette remise promise par le gouvernement en septembre est censée s'ajouter à l'aide de 20 centimes par litre de carburant dont bénéficient les pêcheurs jusqu'au 30 juin 2024. Autre grief : la "concurrence à l'importation" de produits qui ne correspondent pas, selon les pêcheurs, aux mêmes standards que ceux qu'ils ramènent. Un rapport publié en 2023 par FranceAgriMer pointait le fait que, alors que la France est dotée d’une façade maritime parmi les plus importantes, "environ trois quarts des volumes consommés dans l'Hexagone sont importés". Un phénomène renforcé par le penchant des Français pour des poissons ou crustacés non produits en France, précise l'organisme, citant le saumon, le cabillaud, le thon et les crevettes.

Pour tenter de calmer ce mécontentement et éviter une nouvelle crise qui s'ajouterait aux manifestations des agriculteurs, le CNPMEM va être reçu, jeudi, par le ministre de la Transition écologique, Christophe Béchu, dans ses locaux. "Le ministre est attendu avec des solutions", prévient le comité, qui "met en garde sur la colère grandissante dans les ports". Le CNPMEM réclame ainsi d'avoir rapidement un interlocuteur à part entière et appelle à "nommer rapidement un ministre délégué à la Mer". 


Annick BERGER

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