À partir de ce mardi, 64.328 enfants et adolescents vont devoir se passer de tous leurs écrans à usage récréatif durant dix jours.
Un défi porté par le Collectif Surexposition écrans, avec la participation de 491 maternelles, primaires, collèges et lycées, pour limiter cette addiction jugée néfaste.
Mais peut-on vraiment tirer un bénéfice d'un tel challenge ? Voici l'avis d'un spécialiste.

Dix jours pour voir le monde autrement. Tel pourrait être le sous-titre du défi lancé à partir de ce mardi 14 mai à 64.328 enfants et adolescents par le Collectif Surexposition écrans. Durant ce laps de temps, ils ont pour mission de bannir de leur quotidien, télévision, jeux vidéos, consoles, tablettes et smartphones, que ce soit dans le milieu scolaire ou dans un cadre familial, sauf s'ils sont indispensables à un devoir à rendre ou à une démarche post-bac, par exemple. Ce challenge "aide à mieux délimiter la frontière qui sépare les écrans qui rendent service des écrans qui asservissent", précise le collectif. Il faut dire que la question de leur usage chez les jeunes fait régulièrement débat. Un rapport remis fin avril à Emmanuel Macron préconise d'interdire aux plus jeunes écrans et téléphones portables et d'en limiter drastiquement l'accès pour les adolescents. 

Et pour rendre cette mission, en apparence quasi impossible, la plus attractive possible, ce défi se présente sous la forme d’un carnet de bord à tenir quotidiennement qui permet aux élèves de collecter des points pour le compte de leur établissement. "On gagne un point chaque fois qu’on se passe d’écran sur cinq temps précis de la journée pendant toute la durée du défi (le matin avant d’aller à l’école, à midi, au retour de l’école, pendant le repas du soir, avant de se coucher)", expliquent les organisateurs qui assurent que "les retombées sur le climat scolaire et le resserrement des liens familiaux sont réelles". Une gageure ? TF1Info a demandé au psychologue Michael Stora, spécialisé dans l'accompagnement des personnes ayant des addictions aux écrans, auteur du livre "Et si les écrans nous soignaient" (Éditions Eres) ce qu'il en pense. 

Dans les jeux vidéos, il y a la possibilité d'apprendre, de vivre des expériences, de s'ouvrir sur le monde. Au même titre que Wikipédia
Michael Stora

Un tel défi peut-il avoir des bénéfices à aussi court terme ?

Michael Stora : Déjà, aucune étude scientifique n'a démontré que le sevrage d'écrans au bout d'un certain nombre de jours permettrait d'en avoir un usage plus modéré. Je crois que choisir un défi sur dix jours est un peu symbolique. Prenons l'exemple de jeunes devenus maladivement dépendants aux jeux vidéo, et qu'on doit hospitaliser parfois plusieurs semaines avec un véritable sevrage, concrètement quand ils sortent, ils continuent à jouer. Ça ne suffit pas parce qu'on s'intéresse aux symptômes et non à la cause de leur addiction, souvent complexe. En revanche, si l'on veut faire un parallèle, un défi comme le Dry January, qui consiste à ne pas boire d'alcool pendant un mois, a une réelle utilité scientifique, car on sait qu'au bout d'un tel laps de temps, il y a des effets avérés sur le corps. 

Faut-il finalement vraiment bannir les écrans ?

Il ne s'agit pas de les rejeter totalement ou de les voir, comme souvent, comme un danger. On sait par exemple qu'à l'école, c'est un allié éducatif. La question qu'il faut plutôt se poser, c'est leur usage. Sauf que cette notion est rapidement teintée de norme et de moral. Il y a une forme d'élitisme sur ce qui est bien et sur ce qui ne serait pas bien. Quand il s'agit de jeux vidéo et de réseaux sociaux notamment, la plupart du temps, on va penser qu'il s'agit d'un usage récréatif, donc finalement qui n'est pas utile pour l'individu, voire qu'il viendrait l'abêtir. Et là, ça me pose un problème, car dans les jeux vidéo, il y a la possibilité d'apprendre, de vivre des expériences, de s'ouvrir sur le monde. Au même titre que Wikipédia. 

La seule difficulté, d'un point de vue addictologique, c'est qu'ils procurent énormément de décharges de dopamine. Donc le cerveau va rapidement s'habituer à cette récompense. D'ailleurs, ceux qui jouent énormément, c'est souvent des élèves qui peuvent être en échec parce qu'ils trouvent le système éducatif ennuyeux. Et s'ils arrêtent, ils vont avoir peu d'espace de valorisation et vont se retrouver confrontés à eux-mêmes et à leur capacité à supporter la frustration ou leur mal-être. Ce qui est important, c'est le contexte familial et social. Si le jeune est dans un milieu où on communique, ce rapport aux écrans sera moins pathologique que dans un milieu plus précaire. C'est l'éternelle injustice.

Que faudrait-il faire alors pour réenvisager les écrans comme des alliés éducatifs ?

Quand on dit 'une journée sans portable' ou 'dix jours sans écrans', pour que cette forme de digital détox ait un intérêt, il faut qu'elle soit accompagnée d'ateliers de réflexion sur une utilisation peut être plus intelligente des écrans. L'important est aussi de mettre des mots sur ce que ça fait de ne plus avoir son portable. Si on est simplement du côté de l'interdit, finalement, c'est contre-productif. Je ne suis pas sûr non plus de l'intérêt d'en faire un challenge, car il y a là encore une forme d'élitisme qui me gêne. C'est comme si on disait que regarder un match de foot à la télé ferait perdre plus de point que de regarder un Thema sur Arte. On est dans un jugement de valeur. En revanche, faire une campagne de sensibilisation sur la toxicité de certains réseaux sociaux sur la construction adolescente est plus intéressante à développer auprès des jeunes. Alors que d'habitude, dans les cours d'Éducation morale et civique, on aborde surtout les éternelles problématiques du cyberprédateur ou de l'anonymat de son identité numérique, et ce n'est pas là où se situe véritablement le danger.


Virginie FAUROUX

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