"Du coup", "voilà", "genre" : pourquoi a-t-on des tics de langage... et est-ce grave ?

par Emma FORTON
Publié le 14 février 2024 à 17h19

Source : Sujet JT LCI

De manière plus ou moins consciente, les tics de langage font partie intégrante de nos échanges.
Ils apparaissent, puis disparaissent régulièrement et révèlent des traits de chacun de nous.
Dans le débat, ces mots divisent : faut-il s'en défaire ?

"Du coup", "voilà", "genre", "en fait", "de base", "en mode", "bref", "euh", "bah"... Les tics de langage s'immiscent dans toutes nos conversations. Il suffit de quelques minutes pour constater l'ampleur du phénomène. Et encore, la liste est plus longue. Fait étonnant : ils sont imprévisibles."Tous les tics ont une temporalité. Personne ne sait pourquoi, à tel moment, ces signes apparaissent ou disparaissent", analyse Gilles Col, professeur de linguistique à l'Université de Poitiers, à TF1 Info.

En effet, les tics peuvent se former sous "un effet de mode ou par mimétisme", porté par la sphère familiale, l'école, le milieu professionnel, mais aussi par les médias ou les personnalités politiques. "Certaines personnes sont plus perméables que d'autres, assure le professeur de linguistique. Cela dépend aussi de l'âge, du rôle dans le dialogue et du discours tenu." Mais ce n'est pas tout. Comme l'expose Gilles Col, il y a des "phénomènes de facilitation", c'est-à-dire que "certains mots sont plus faciles à utiliser que d’autres en raison de la prononciation ou encore du sens". Par exemple, "tout à fait" a disparu parce qu'il était trop long"", précise-t-il. En plus, la propagation de ces mots est devenue beaucoup plus rapide qu'avant grâce aux réseaux sociaux.

"Les mots révèlent plus qu'ils ne cachent"

Alors, pour quelles raisons ces mots sont-ils utilisés ? D'abord, par peur du silence. Ces mots permettent de meubler les moments de blancs et de maintenir le contact. Dans ce cas, les tics sont des points communs qui assurent une certaine sociabilité. Tout comme la météo du jour, ils sont rassurants pour "lancer l'échange". Aussi, "nous avons besoin de structurer notre parole. Ces mots sont des balises, comme pour naviguer en mer, qui ponctuent et mettent du liant au discours. Sans ces mots, comment s'articulerait le fond ? Il y aurait moins d'indices", assure le professeur de linguistique.

Plus que cela, ces mots peuvent être le fruit de notre propre caractère et de nos pensées les plus personnelles. Ils se manifestent également comme un besoin d'appartenance à un groupe social. Comme nos habitudes vestimentaires, les tics de langage nous permettent de nous situer socialement. "Dans certains groupes, il y a des mots qui sont plus privilégiés que d'autres, déclare Gilles Col. Mes étudiants répondent souvent aux questions par "du coup" comme s'il y avait un enchaînement logique et que cela faisait savant." Les "grave", "cool" ou "genre" sont des marqueurs générationnels très utilisés chez les jeunes. C'est rassurant d'employer les mêmes mots que les autres.

Comme l'affirme le professeur de linguistique : "Les mots révèlent plus qu'ils ne cachent. Ils montrent parfois que l'on n'est pas sûr de soi." Vous vous apprêtiez à dire votre ressenti, mais un "bref", "en fait", et autre "voilà" est sorti de votre bouche. Et pour cause, certains tics de langage trahissent notre difficulté à exprimer nos émotions ou à confier nos sentiments. Un réflexe de défense et un moyen de se protéger.

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Faut-il s'en débarrasser ?

Ces mots appauvrissent ou enrichissent-ils la langue ? Le débat est houleux. Ils ont surtout tendance à agacer l’auditoire, voire à rendre ridicule celui qui en abuse et nuire au sens et à la crédibilité du propos, notamment dans la sphère professionnelle. Pour Françoise Nore, docteure en linguistique et traductrice au micro de BFM TV, ces habitudes de langage "ne sont pas utiles, en ce qu'elles n'apportent pas d'informations, et bien souvent, elles sont imprécises". Ces tics peuvent aussi être perçus comme des affaiblisseurs : répéter ce que tout le monde dit, risque de vous rendre banal. 

Pour Gilles Col, ces réactions s'expliquent parce que "ce sont des mots spontanés qui rentrent en conflit avec une tradition de la langue dans laquelle il faut bien parler, bien conjuguer, etc." À l'inverse, selon lui, "la langue ne s’appauvrit pas, mais elle évolue. L’usage de ces mots révèle qu’on utilise et qu'on diffuse notre langue. Ces mots sont absolument utiles et ont énormément de sens. La preuve, ils sont employés à une grande fréquence. Le mot "tics" en lui-même est déjà connoté, il faudrait plus les désigner comme des "outils langagiers"".

Faut-il se débarrasser de ces mots ? Le débat est tout autant divisé. Ceux qui parlent d'un appauvrissement de la langue suggèrent évidemment des solutions. Par exemple, de réduire le rythme de parole, de remplacer ces mots par des pauses ou de trouver des mots plus adaptés. Pour le professeur de linguistique, "même si on peut se dire qu’à l’écrit ces mots ne sont pas nécessaires, je ne donnerai aucun conseil, car il ne faut pas les enlever", conclut-il.


Emma FORTON

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