"Au mauvais endroit au mauvais moment" : les deux religieux français enlevés à Haïti racontent leur captivité

M.D. (avec AFP)
Publié le 10 mai 2021 à 13h31
Sœur Agnés Bordeau, 80 ans, et le père Briand, 67 ans.

Sœur Agnés Bordeau, 80 ans, et le père Briand, 67 ans.

Source : Valerie Baeriswyl / AFP

TÉMOIGNAGES - Pendant vingt jours en avril, sœur Agnès, 80 ans, et le père Briand, 67 ans, ont été séquestrés par des ravisseurs à Haïti. Ils livrent le récit glaçant de leur captivité et dénoncent l'inaction des autorités.

Ils s'en souviendront encore longtemps. Les deux religieux, qui ont vécu près de trois semaines en captivité aux mains de ravisseurs haïtiens, racontent à l'AFP le calvaire qu'ils ont subi après leur kidnapping. Sœur Agnès Bordeau, 80 ans, et le père Briand, 67 ans, l'assurent : ils ne tiennent pas ceux qui les ont séquestrés avec leurs confrères et consœurs haïtiens pour responsables, mais dénoncent l'inaction des autorités du pays le plus pauvre des Caraïbes. 

"J’ai pris le risque de sortir ce jour-là avec les pères bien que l’ambassade de France nous envoie beaucoup de messages en nous disant : 'ne prenez pas le risque', tout ça...", témoigne sœur Agnès, basée en Haïti depuis 2019 après des décennies en Amérique centrale.

Des enlèvements de plus en plus fréquents

Le 11 avril dernier, les deux religieux ont été victimes d'un guet-apens. Une quinzaine d'hommes en armes bloquent une route nationale en périphérie de la capitale Port-au-Prince : sœur Agnès, le père Briand et huit autres personnes se rendant à l'ordination d'un prêtre sont rançonnés puis enlevés. "On s’est trouvés au mauvais endroit au mauvais moment", regrette le père Briand, estimant que les membres du gang n'avaient pas prévu leur rapt. 

En entrant dans la forêt, j’ai vu un feu. J'ai pensé : 'Oh ça y est, ils vont nous tuer et puis ils vont nous brûler

Sœur Agnès Bordeau

Missionnaire dans le pays des Caraïbes depuis 1986, le religieux parle couramment créole et a pu échanger avec les membres de la bande armée qui l'ont, lui et neuf autres personnes, séquestrés pendant près de trois semaines jusqu'à leur libération le 30 avril. Il se rappelle combien, lors des premières minutes "ils ne savaient pas où nous mettre". Des cartons jetés au sol en pleine nature seront leur premier lieu de captivité pendant cinq jours. 

Kidnapping en Haïti : qui sont les deux religieux français enlevés ?Source : JT 20h Semaine
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"En entrant dans la forêt, j’ai vu un feu. J'ai pensé : 'Oh ça y est, ils vont nous tuer et puis ils vont nous brûler'", reprend sœur Agnès. "Très vite aussi, j’ai entendu des coups de pioche, je me suis dit : 'bon, ils sont en train de faire une fosse commune et ils vont nous jeter là et nous tuer'", relate la religieuse de 80 ans, avant de rire nerveusement à l'évocation de ses pensées sombres.

Je ne leur en veux pas et je dirais même qu’ils ne sont pas responsables

Sœur Agnès Bordeau

Les changements de lieux de séquestration auront toujours procuré à la fois espoir de libération et peur d'exécution. Mais jamais au fil de leur captivité, les religieux français et haïtiens n'auront été agressé par leurs ravisseurs. "Le troisième lieu a été le plus terrible, car il était insalubre, vraiment très petit et ils nous diminuaient l’alimentation", raconte, placide, la religieuse française. "On avait un pâté de viande vers 15h, une bouteille d’eau et c’était tout pour la journée", ajoute-t-elle.

Sans connaître les détails permettant, en pleine nuit du 30 avril, leur libération contre laquelle le gang réclamait un million de dollars, les deux Français ne témoignent d'aucune colère contre leurs ravisseurs. "Je ne leur en veux pas et je dirais même qu’ils ne sont pas responsables", juge sœur Agnès Bordeau. "Je prie beaucoup pour eux, pour qu’ils puissent sortir de cet enfer où ils vivent", soupire-t-elle en serrant ses mains sur ses genoux. "Ils nous ont dit ça clairement, qu’ils se rabattent sur des vols ou, comme le cas qui s’est conduit à notre égard, des kidnappings pour faire vivre tous ceux qui travaillent avec eux et pour acheter des armes", poursuit le père Briand.

Ça n’est pas parce que vous avez eu des brimades par quelques personnes haïtiennes que c’est tout le peuple qui te brime

Le père Briand

Minée par la pauvreté extrême, Haïti a connu une montée en puissance croissante des gangs dans les quartiers pauvres oubliés des maigres investissements publics. Ces derniers mois, cette mainmise sur le territoire s'est accrue et concrétisée au quotidien par la recrudescence des enlèvements contre rançon, affectant autant la minorité aisée que des habitants vivant sous le seuil de pauvreté. Le religieux se garde de citer des noms de politiciens mais il ne cache pas son agacement face à l'inaction de l'État. 

"Demandons à ce que les autorités publiques puissent agir et non pas parler : ça ne sert à rien de parler encore, ce qu'il faut, c'est agir pour le bien du peuple", soutient le prêtre. "Ces élus ont encouragé ce phénomène de gangs : est-ce-que c’est pour se protéger ? Je ne sais pas", témoigne avec prudence l'homme de 67 ans, qui goûte progressivement à sa liberté retrouvée. Il n'envisage absolument pas de quitter le pays. "Ça n’est pas parce que vous avez eu des brimades par quelques personnes haïtiennes que c’est tout le peuple qui te brime", plaide le religieux qui estime que son départ serait "une trahison"


M.D. (avec AFP)

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