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Féminicides : comment expliquer un tel écart entre les chiffres du gouvernement et des associations ?

Publié le 5 janvier 2024 à 14h04, mis à jour le 5 janvier 2024 à 14h40

Source : JT 20h WE

Le gouvernement a fait état cette semaine d'une baisse du nombre de féminicides en 2023, passé sous la barre des 100.
Un bilan de 94 victimes qui tranche avec celui des associations féministes, à l'instar du collectif #NousToutes qui dénombre 134 femmes "tuées en raison de leur genre" l'an dernier.
Cet écart notable s'explique par des choix méthodologiques différents.

Le nombre de féminicides a connu une "baisse considérable cette année", s'est félicitée l'ancienne ministre Marlène Schiappa en ce début de semaine. L'an passé, on en a ainsi déploré 94 en France, a fait savoir le ministre de la Justice Eric Dupont-Moretti. "C'est toujours trop" mais "c’est néanmoins un signe d’encouragement pour toutes les politiques volontaristes", a réagi son ancienne collègue Isabelle Rome, qui fut jusqu'en juillet dernier chargée de l’Égalité entre les femmes et les hommes. 

Si ce chiffre est mis en avant dans les rangs de la majorité, représentant une baisse d'environ 20% sur un an, les associations se montrent moins enthousiastes. Le collectif #NousToutes évoque 134 féminicides pour 2023, soit exactement 40 de plus.

La définition du féminicide varie d'une source à l'autre

Pour comprendre comment peuvent cohabiter des estimations aussi variables sur l'ampleur des féminicides, TF1info a sollicité #NousToutes. "Les chiffres, ce sont des éléments clé dans la lutte contre les violences faites aux femmes", estime en préambule Maëlle Noir, la représentante du collectif féministe. Si des différences émergent dans la comptabilisation de ces faits, cela s'explique selon elle par une approche méthodologique différente. "On élargit les féminicides au-delà de ceux qui surviennent dans le cadre conjugal", précise-t-elle. 

Le mouvement de lutte contre les violences de genre revendique ne pas se limiter aux meurtres de femmes commis par des conjoints ou des ex-conjoints, comme le fait le ministère de la Justice. La raison ? "Derrière le terme de féminicide se cache en pratique un meurtre genré", note Maëlle Noir. "Une femme est tuée, car elle est une femme. Dès lors, restreindre le décompte aux seuls féminicides conjugaux revient sciemment à en réduire le nombre." Et à invisibiliser une partie des victimes.

Les matricides ne sont pas comptabilisés parmi les 94 féminicides mis en avant par le ministère, "pas plus que ceux qui concernent des travailleuses du sexe", regrette le collectif, selon qui il est aujourd'hui indispensable de ne pas restreindre le recensement de ces meurtres aux seuls cas intervenus dans le cadre conjugal. L'objectif est non seulement de mieux prendre compte de l'ampleur des violences faites aux femmes, mais également de ne pas suggérer que ces dernières soient causées par les seuls conjoints ou ex-conjoints. 

Afin de recenser avec précision les actes commis à l'échelle d'une année, #NousToutes indique mobiliser des réseaux de bénévoles. Que ce soit pour centraliser des remontées du terrain ou pour lister les cas de féminicides évoqués par la presse. Il n'est d'ailleurs pas exclu que le chiffre de 134 femmes tuées en 2023 puisse évoluer à l'avenir et être revu à la hausse. Le traitement judiciaire de certaines affaires ou la remontée tardive de féminicides commis en fin d'année sera susceptible d'alourdir ce bilan déjà douloureux. 

Un décompte auquel il faudrait aussi pouvoir ajouter celui des suicides dits "forcés". Chaque année, plusieurs centaines de femmes mettraient ainsi fin à leurs jours suite à des faits de harcèlement, sans que leurs décès soient pris en compte parmi les féminicides dénombrés officiellement. 

Une lutte "sans relâche", plaide Bérangère Couillard

Faudrait-il que les autorités élargissent le décompte des féminicides afin d'inclure les actes commis en dehors du cadre conjugal ? Pour le savoir, TF1info a sollicité la ministre déléguée Bérangère Couillard, en charge de l'Égalité entre les femmes et les hommes et de la Lutte contre les discriminations. "Compter tous les meurtres de femmes parce qu’elles sont des femmes est souhaitable", affirme-t-elle en préambule, soulignant qu'il est impératif de "lutter contre toutes les violences sexistes et sexuelles dans notre société". 

Pour autant, si les autorités comptabilisent "depuis plusieurs années spécifiquement les homicides conjugaux, c’est bien parce que ces meurtres touchent particulièrement les femmes, et que nous menons une lutte sans relâche contre ces violences depuis 2017", poursuit Bérangère Couillard, qui rappelle l'intensification des politiques déployées en 2024, "avec la création des pôles spécialisés, de l’ordonnance de protection en 24h ainsi que le déploiement du pack nouveau départ et de l’aide financière d’urgence". 

La ministre ajoute par ailleurs que l’inscription du féminicide dans le Code pénal, mesure réclamée par les associations féministes, n'est pas à l'ordre du jour. "Le mot féminicide permet de nommer spécifiquement les meurtres de femmes au sein du couple, il est donc couramment utilisé aujourd’hui", relève-t-elle, notant qu'une telle décision "ne permettrait pas de mieux qualifier et donc sanctionner les homicides conjugaux". Et de faire valoir : "C’est bien par les politiques concrètes que nous menons depuis plusieurs années que le nombre d’homicides au sein des couples baisse." 

Une position qui fait grincer des dents du côté de #NousToutes, qui plaide pour une définition moins restrictive du féminicide. Le collectif souhaiterait que la France s'inspire de pays tels que l'Espagne, régulièrement mis en avant pour leur volontarisme dans la lutte contre les violences faites aux femmes.

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Thomas DESZPOT

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