Oubliées pendant plus de deux siècles, des lettres adressées à des marins français enfin ouvertes

par F.Se avec AFP
Publié le 7 novembre 2023 à 16h16, mis à jour le 7 novembre 2023 à 21h39

Source : JT 13h Semaine

Des lettres à des marins français vieilles de plus de deux siècles ont été retrouvées en Angleterre.
Saisies en 1758 par la Royal Navy, elles n'ont jamais été lues par leurs destinataires.
C'est un chercheur français, Renaud Morieux, qui les a découvertes dans un carton oublié aux archives nationales britanniques.

Elles n'étaient jamais parvenues à leurs destinataires. Des lettres écrites au XVIIIᵉ siècle à des marins français, durant la Guerre de Sept Ans entre la France et la Grande-Bretagne ont finalement été ouvertes, livrant des témoignages à la fois intimes et historiques. C'est le chercheur Renaud Morieux, professeur à l'université de Cambridge, qui les a découvertes dans un carton oublié aux archives nationales britanniques.

RENAUD MORIEUX / THE NATIONAL ARCHIVES / AFP

"Je passerais fort bien la nuit à t'écrire (...), ta fidèle femme pour la vie". C'est ce qu'écrit en 1758 Marie Dubosc à son époux Louis Chambrelan, premier-lieutenant de la Galatée. Mais capturée par la Royal Navy alors qu'elle faisait voile de Bordeaux à Louisbourg, en Nouvelle-France, la frégate française n'a jamais reçu ces courriers. Louis n'a jamais lu ces mots de Marie, qui est morte l'année suivante, alors qu'il n'avait probablement pas encore été libéré des geôles anglaises.

Les missives des familles étaient à l'époque envoyées dans les ports français, dans l'espoir de les atteindre lors d'une escale. Le courrier a ainsi raté la Galatée à Brest, à Rochefort puis à Bordeaux. Apprenant la capture de la frégate par les navires britanniques Essex et Pluto au large de la Gironde, le 7 avril 1758, l'administration postale française a finalement envoyé les lettres à Plymouth, dans l'espoir qu'elles soient distribuées à leurs destinataires. "L’administration de la marine britannique a sans doute manqué de temps ou de moyens pour distribuer ces courriers aux captifs français, disséminés dans toute l’Angleterre", a expliqué Renaud Morieux au journal Le Monde

En 1758, le tiers des quelque 60.000 marins français engagés sont déjà prisonniers de la Grande-Bretagne. La guerre de Sept Ans, de 1756 à 1763, fut un affrontement entre deux alliances : la Grande-Bretagne alliée à la Prusse, contre la France alliée à l'Autriche. Les autres pays européens étaient alignés sur l'un ou l'autre camp, créant ce que certains historiens considèrent comme le tout premier conflit mondial. Si la Prusse et l'Autriche s'affrontent au départ principalement pour le contrôle de la Silésie, en Europe Centrale, la France et la Grande-Bretagne se disputent surtout les colonies d'Amérique du Nord. 

Lorsque la Galatée est tombée aux mains des Anglais, elle devait justement forcer leur blocus maritime pour aller défendre Louisbourg, dans ce qui était alors la Nouvelle-France. Considérée comme une menace pour la sécurité de la Nouvelle-Angleterre, dont elle est voisine, la ville est complètement détruite par les Britanniques cette même année 1758. Elle renaîtra quelques années plus tard sous l'orthographe anglo-saxonne de Louisburg, et se trouve aujourd'hui dans la province canadienne de Nouvelle-Écosse.

J'ai réalisé que j'étais la première personne à lire ces messages très personnels
Renaud Morieux

D'abord considérés comme des documents d'intérêt militaire, les 104 courriers sont finalement transférés aux archives nationales britanniques, où ils sont oubliés dans un carton, jusqu'à ce qu'ils attirent l'attention de Renaud Morieux. "J'ai simplement demandé à consulter ce carton par curiosité", raconte le chercheur, dont les conclusions sont publiées ce mardi dans la revue Les Annales. "J'ai réalisé que j'étais la première personne à lire ces messages très personnels", regroupés en trois piles et tenus ensemble par des rubans. "Leurs destinataires n'ont pas eu cette chance et c'était très émouvant", dit-il, ajoutant que ces lettres contiennent "des expériences humaines universelles"

Parmi les 75 lettres scellées sur lesquelles s'est concentré le chercheur français, on trouve par exemple celle d'une mère qui reproche à son fils de ne pas lui écrire plus souvent, et de privilégier les missives à sa fiancée. "Je pense plus à toi, que toi à moi (...) enfin, je te souhaite une heureuse année remplie des bénédictions du seigneur", lui dit-elle avec une pointe d'amertume. Ladite fiancée lui envoie aussi de son côté une missive pour l'enjoindre d'écrire enfin à sa mère... Puis une seconde lettre pour le remercier de l'avoir enfin apaisée d'un courrier. "Le nuage noir est parti", écrit la jeune femme, "la lettre que ta mère a reçue de toi allège l'ambiance". Renaud Morieux a établi que ce marin très sollicité avait survécu à son séjour dans les geôles anglaises, et a retrouvé sa trace quelques années plus tard parmi l'équipage d'un navire transatlantique impliqué dans la traite des esclaves.

Une majorité de lettres de femmes

Écrites en majorité par des femmes (à 59%), les missives témoignent de l'expérience de ces épouses, mères, fiancées en temps de guerre, contraintes de tenir seules le foyer et de prendre des décisions en l'absence des hommes. Renaud Morieux a identifié chacun des 181 membres de la frégate Galatée, et a également mené des recherches généalogiques sur les marins et les auteurs des lettres. Certains sont morts de maladie et de malnutrition, tandis que d'autres ont été finalement libérés. Le typhus faisait rage à Brest en ce début d'année 1758, alors que la frégate y avait fait une longue escale. 

Durant cette période de guerre, les lettres étaient le seul moyen pour leurs familles d'essayer de contacter les matelots des navires militaires. "Aujourd'hui, nous avons Zoom ou WhatsApp", conclut Renaud Morieux, tandis qu'"au XVIIIᵉ siècle, les gens n'avaient que les lettres, mais ce qu'ils écrivaient résonne aujourd'hui de manière très familière", estime le chercheur. 


F.Se avec AFP

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