Plusieurs affaires de guets-apens visant des personnes LGBTI ont fait l'actualité ces derniers mois.
Un phénomène difficile à quantifier, mais qui s'inscrit dans une hausse des violences contre cette communauté.
Entretien avec Julia Torlet, présidente et porte-parole de SOS Homophobie.

Une agression d'une violence inouïe. En avril dernier, un homme d'une vingtaine d'années a été victime d'un guet-apens à Aulnay-sous-Bois, en Seine-Saint-Denis, après un rendez-vous donné sur un site de rencontres homosexuelles. Selon une source proche de l'enquête, le jeune homme aurait été agressé par une dizaine d'individus, mis à nu, roué de coups et violé. Des faits choquants qui semblent pourtant être de plus en plus fréquents : le nombre de guets-apens homophobes serait en hausse en France. 

Si le phénomène est difficile à quantifier, une enquête menée par Mediapart en avril 2023 a décompté 300 agressions de ce genre entre 2017 et 2021, soit environ une par semaine. Mais ce chiffre pourrait être largement sous-estimé, dans un contexte de hausse des violences homophobes en France. TF1info fait le point avec Julia Torlet, présidente et porte-parole de SOS Homophobie.

Plusieurs affaires mettant en lumière des guets-apens homophobes ont été médiatisées ces derniers mois. Le phénomène est-il en train d'exploser ?

Julia Torlet : Il s'intensifie effectivement. En soi, le guet-apens est un phénomène ancien que l'on observe depuis plus de 40 ans. Mais ces derniers mois, on constate une augmentation de leur nombre, et en particulier des guets-apens à caractère homophobe. Notamment parce que la pratique est facilitée par l'utilisation de plateformes de rencontre comme les applications ou les sites et particulièrement via des sites qui sont conçus de manière à protéger l'identité de leurs utilisateurs et utilisatrices. Si cela peut être bénéfique pour les usagers, cela protège aussi l'identité des agresseurs et des agresseuses, ce qui favorise la recrudescence des guets-apens. Par ailleurs, comme on en parle de plus en plus, il y a aussi un effet boule de neige. 

On observe d'ailleurs quelque chose d'assez similaire dans la façon de piéger les victimes. Cela commence, comme sur tout site de rencontre, par une démarche de séduction, en fixant des rendez-vous dans des lieux qui sont généralement isolés, à la marge, à des moments où ils ne sont pas fréquentés. Et, dans ce cadre-là, on l'observe de plus en plus, les hommes gay ou présumés gay sont une cible particulière.

Ces hommes gays ou présumés gays sont donc les principales victimes de ces agressions ?

Oui, et l'explication est assez simple : il ne faut pas oublier que les femmes lesbiennes, ce sont avant tout des femmes et que ce faisant, elles ont subi toute leur vie deux discriminations que sont d'une part l'homophobie et de l'autre le sexisme. Ces femmes ont ainsi été élevées comme des objets de prédation sexuelle et ont développé les réflexes qui vont avec. Si vous fixez un rendez-vous dans un lieu complètement isolé, à une heure où il n'y a aucune fréquentation pour un rendez-vous amoureux, une femme ne s'y rendra pas. Parce qu'il y a bien ce réflexe de prédation qui fait que forcément, elle se méfiera, alors que les hommes, eux, sont élevés dans une sorte d'impunité qui est celle de la domination masculine et qui fait qu'il y a une sorte de confiance qui se met en place. C'est notamment sur ces attitudes que l'on a un travail de prévention à faire. 

Ainsi, la première vigilance à avoir sur les applis ou site, c'est sur les moments et les lieux de rencontre proposés. C'est-à-dire que quand on entre en contact avec quelqu'un pour la première fois sur une plateforme, il ne faut pas fixer un premier rendez-vous à une heure où il n'y a absolument personne, dans un lieu où il n'y a personne. Un premier rendez-vous doit commencer dans un espace public, avec plein de gens autour, de manière à pouvoir faire connaissance avec la personne dans un lieu à peu près sécurisé. Ça ne fait pas tout, mais c'est déjà beaucoup. 

Au-delà de la vigilance à avoir lorsque l'on est sur une appli de rencontre, comment est-il possible de réduire les risques ?

Il y a une chose que l'on demande depuis de nombreux mois maintenant, c'est la fermeture d'un site qui est particulièrement nuisible qui est le site Coco. Il fait partie de ces plateformes dangereuses qui protègent l'identité de leurs utilisateurs et qui permettent de tendre très facilement des pièges quasiment en toute impunité. Cette mesure serait déjà très importante. Ça n'empêche pas le danger sur les autres plateformes plus classiques de rencontre, néanmoins, ces dernières peuvent parfois permettre de retrouver l'identité des utilisateurs. Le site Coco pas du tout.

Et c'est dans ce cadre également qu'il est important que les victimes portent plainte. Il faut, à un moment donné, déclarer l'agression en justice, ne serait ce que pour la comptabiliser, parce qu'on a très peu de visibilité sur l'existence réelle des guets-apens. On sait qu'il y en a beaucoup, mais on a du mal à les comptabiliser. Donc un dépôt de plainte permet au moins d'avoir une visibilité. C'est très important de savoir ce qu'il se passe. Et il faut surtout, je crois, dire aux victimes de guet-apens qu'elles ne doivent pas être paralysées par une espèce de honte ou de sentiment de culpabilité qu'on entend souvent chez elles, parce que la honte n'a absolument pas être de leur côté.

Il faut croiser ces données avec une montée des discours réactionnaires et conservateurs qui ont tendance à fracturer complètement la société
Julia Torlet, présidente et porte-parole de SOS Homophobie

Cette hausse des guets-apens homophobes correspond-elle également à une hausse des violences contre la communauté LGBTI ? 

Oui, totalement. De manière générale, il y a une recrudescence des violences LGBTIphobes qui prend beaucoup de visages, mais qui est là, tous les chiffres le confirment, que ce soient ceux du rapport annuel de SOS Homophobie ou ceux du gouvernement. Les données montrent clairement une tendance à la hausse. Ça ne touche pas que les hommes gays par le biais des guets-apens, les personnes trans sont particulièrement concernées, alors que les violences augmentent aussi contre les lesbiennes ou les personnes bi.  

Et je crois qu'il faut croiser ces données avec une montée des discours réactionnaires et conservateurs qui ont tendance à fracturer complètement la société. Aujourd'hui, nous sommes dans une société où il y a, pour résumer, deux visions du monde qui s'affrontent : un pan de la société qui a tendance à être dans une démarche de tolérance, d'acceptation, de compréhension de l'altérité, de la diversité et une autre qui se replie totalement, qui cristallise toute son aversion sur des figures de la différence. Et dans ce contexte-là, les personnes LGBTI sont en première ligne, ce qui entraîne des attaques, de plus en plus répétées et violentes. Et les attaques physiques que constituent les guets-apens rentrent dans cette dynamique.

Aujourd'hui, et c'est l'une des nouveautés de ces derniers mois, de cette dernière année, la parole à la fois réactionnaire et haineuse envers les personnes LGBTI s'expose et vient notamment des sphères intellectuelles. C'est-à-dire qu'aujourd'hui, c'est une parole qu'on entend dans les médias, via des personnes qui portent un discours de haine et de discrimination. C'est une parole également qui arrive dans un contexte où ces notions sont mises au vote via la proposition de loi sur l'encadrement de la transition de genre des mineurs discutée au Sénat ce mardi. Le texte entre exactement dans cette dynamique de mettre au vote une proposition qui propose d'inscrire des pratiques discriminantes dans la loi.


Annick BERGER

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