INTERVIEW - Denis Peschanski : avec Missak Manouchian, "ce sont tous les résistants étrangers qui entrent au Panthéon"

Publié le 21 février 2024 à 8h00

Source : JT 13h WE

Quatre-vingts ans après son exécution par les nazis, Missak Manouchian entre au Panthéon ce mercredi 21 février.
Il devient le premier résistant étranger et communiste à recevoir cet honneur.
De fait, à travers lui, la France célèbre la mémoire de plusieurs milliers de personnes qui ont œuvré dans l'ombre pendant la Seconde Guerre mondiale, développe pour TF1info l'historien Denis Peschanski.

"Je suis sûr que le peuple français et tous les combattants de la Liberté sauront honorer notre mémoire dignement." Avec son entrée au Panthéon ce mercredi 21 février, la prophétie formulée par Missak Manouchian dans sa dernière lettre à son épouse Mélinée, quelques heures avant d'être exécuté au Mont-Valérien, devient réalité. Quatre-vingts ans jour pour jour après avoir été passé par les armes aux côtés des autres membres de son groupe, il devient le neuvième membre de la Résistance à intégrer le mausolée des grandes figures de la Nation, aux côtés de Jean Moulin, Pierre Brossolette, Geneviève de Gaulle-Anthonioz, Germaine Tillion ou encore Jean Zay. Il en est, en revanche, le premier membre non-français et le premier communiste.

Né le 1ᵉʳ septembre 1906 à Adiyaman (actuelle Turquie) au sein d'une famille paysanne, le poète incarne une "convergence mémorielle" en tant que "résistant, survivant du génocide arménien, communiste et amoureux de la France, sa patrie d'adoption", analyse l'historien spécialiste de la Seconde Guerre mondiale Denis Peschanski, directeur de recherche émérite au CNRS et auteur des Étrangers dans la Résistance.

TF1

"Très rapidement marqué par la mort" – il perd ses deux parents lors du génocide arménien, ses deux frères quelques années plus tard –, son parcours tortueux, mais intimement lié à la France est emblématique de celui de milliers d'autres étrangers qui ont choisi de prendre les armes pendant l'Occupation. "Comme pour beaucoup de réfugiés, il est à la fois fasciné et attiré par le pays des Lumières et des droits de l'Homme", confirme à TF1info le chercheur, qui précise que l'intéressé est décédé sans avoir reçu la nationalité française malgré deux demandes (1933, 1940).

Une panthéonisation très symbolique

La panthéonisation de Missak Manouchian, qui a commandé les groupes FTP-MOI (Francs-tireurs et partisans - Main-d'œuvre immigrée) en région parisienne jusqu'à son arrestation le 16 novembre 1943, va donc bien plus loin que sa personne. "Avec lui, ce sont tous les étrangers qui se sont engagés dans la Résistance qui entrent au Panthéon", pointe Denis Peschanski, qui rappelle qu'il va, en plus, être accompagné de la dépouille de sa femme Mélinée. "Les 23 de l’affiche rouge (voir après) et Joseph Epstein, avec qui Manouchian a été arrêté, sont aussi honorés, de façon différente", rappelle-t-il, "puisqu'une plaque avec tous leurs noms" va être posée au sein de l'emblématique monument. 

Les étrangers sont surreprésentés dans la Résistance
Denis Peschanski

Au-delà de ces quelques visages sur lesquels on a mis un nom, de nombreux Arméniens, Polonais, Hongrois, Italiens, Espagnols, Allemands ou encore Autrichiens ont joué un rôle non négligeable dans la Résistance. "Les étrangers sont surreprésentés. Cela veut dire qu'ils sont beaucoup plus nombreux dans la Résistance, proportionnellement à leur nombre (environ 2,5 millions à l'époque), que les Français (37,5 millions)", note l'auteur. "L'une des explications est leur vécu, ce qu’ils portent en eux", souligne encore le responsable scientifique du comité Missak Manouchian au Panthéon. Dès lors, "rejoindre le combat est une forme d'évidence. D'autant plus qu'en tant qu’étrangers, juifs ou communistes (ou les trois à la fois), ils constituent les cibles privilégiées des régimes en place". 

Les résistants étrangers ont longtemps été snobés ou criminalisés

Pour autant, malgré de nombreux faits d'armes – le plus marquant pour Missak Manouchian et son groupe a été le meurtre du général SS Julius Ritter, responsable du Service du travail obligatoire (STO), en septembre 1943  –, ces personnes originaires d'autres pays ont longtemps souffert d'un certain manque de reconnaissance. "À partir de 1960, au moment où le général de Gaulle décide de structurer cette mémoire de la Seconde Guerre mondiale (...), on lisse toutes les différences des combattants pour en évoquer finalement que la Résistance avec un grand R", affirme à l'AFP Jean-Baptiste Romain, responsable des hauts lieux de la mémoire nationale en Île-de-France. Mais cette mémoire "officielle" a été "bien évidemment" centrée sur les résistants "gaullistes", continue-t-il. 

Bien involontairement, la construction de ce récit national, longtemps incomplet, est presque venue se superposer à la propagande des nazis, qui souhaitaient faire passer ces agissements pour des actes terroristes. C'est notamment l'idée de "l'Affiche rouge" placardée dans les rues par l'occupant allemand, qui présentait, après leur arrestation, le résistant arménien et ses compagnons comme "l'armée du crime", leur imputant "56 attentats, 150 morts, 600 blessés". La couleur rouge, dominante, évoque leur appartenance politique, mais aussi le sang versé. Publiée à 15.000 exemplaires à l'aube de l'année 1944, et accompagnée de nombreux tracts, cette "affiche rouge" constitue une opération d'envergure contre la Résistance, et plus spécifiquement sa composante étrangère. 

L'Affiche rouge
L'Affiche rouge - - / AFP

Mais cette campagne, devenue très célèbre au fil des ans, a finalement produit l'effet inverse de celui recherché. "La propagande s'est retournée contre ceux qui en étaient à l’origine. Elle voulait faire de ces hommes et de ces femmes des assassins, mais elle en a fait des héros", assure Denis Peschanski. Au point qu'ils se voient accorder aujourd'hui l'hommage suprême : une entrée au Panthéon. 

Cette reconnaissance "vient tard mais l'important, c'est qu'elle vienne", juge Georges Duffau-Epstein, le fils de Joseph, fusillé avec Missak Manouchian, auprès de l'AFP. "Il fallait peut-être ce temps pour apaiser les esprits et faire qu'on commence à admettre que tous les résistants avaient la même valeur", conclut-il. 


Maxence GEVIN

Tout
TF1 Info