Interview

"La fin du modèle du baby-boom" : la chute historique de la natalité sous l’œil d'un démographe

Publié le 16 janvier 2024 à 18h56

Source : JT 13h Semaine

Selon le dernier bilan démographique de l’Insee, moins de 700.000 naissances ont eu lieu en France en 2023.
Le démographe Hervé Le Bras analyse pour TF1info les raisons de ce recul de la natalité, le plus net depuis la Seconde Guerre mondiale.

Il n’y a jamais eu aussi peu de naissances dans les maternités françaises qu’en 2023 depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale. Dans le détail, 678.000 bébés sont nés l’année dernière, soit une baisse de 6,6% sur un an, relève l’Insee dans son bilan annuel démographique, publié ce mardi 16 janvier. Ce "baby-crash", comme certains analystes aiment à l’appeler, se constatait déjà en 2022. Pour TF1info, Hervé Le Bras, historien, démographe et directeur d'études à l'École des hautes études en sciences sociales (EHESS), livre ses clés de compréhension d’un phénomène majeur pour la société française.

TF1info : Pourquoi y a-t-il aussi peu de naissances aujourd’hui en France ?

Hervé Le Bras : Cela signifie une chose : le modèle français, qui a été fondé à partir du baby-boom sur une sorte de refus de l'enfant unique, est terminé. C'était la grande propagande dans l'entre-deux-guerres, qui consistait à dire que l'enfant unique s'ennuie, ne se socialise pas, etc. Il y a toute une littérature là-dessus. Le baby-boom a été non pas la disparition mais la diminution très nette de ces familles avec un enfant. Je pense qu'on est en train de rebasculer vers ce modèle-là. Il continuera à y avoir des familles de deux enfants, de trois enfants, mais les familles d'un enfant vont se généraliser. Cela entraîne forcément une baisse de fécondité. C’est un premier élément.  

Ensuite, la fécondité, si l’on regarde en Europe, est assez sensible aux questions d'égalité hommes femmes. Avant, dans les années 60 et 70, les politiques prônaient le retour des femmes au foyer pour garantir la fécondité. Puis dans les années 1980, le principe de concilier vie familiale et vie professionnelle est apparu. Mais cela signifiait double journée pour les femmes. Il y avait là une rupture qui a sans doute entretenu la fécondité française à un niveau élevé pour un pays européen. C’est en train de se terminer parce que les femmes en âge de procréer sont plus écoutées et sont nettement plus diplômés que les hommes. Il n’y a donc pas de raison qu'elles fassent la "deuxième journée" en rentrant du travail, ni qu'elles sacrifient leur carrière. C'est peut-être cela qui est en train de bouger. Je le pense d'autant plus que si vous prenez les pays européens du sud où la fécondité est très basse -l’Espagne, l’Italie, et la Grèce- il n'y a justement guère de conciliation entre famille et travail. Si une jeune femme a un enfant, c'est difficile pour elle de trouver un emploi. Dès lors, dans ces pays-là, les jeunes femmes cherchent d'abord à avoir un emploi. Si bien que l'âge moyen auquel elles ont un premier enfant est le plus élevé de toute l'Europe et la fécondité la plus faible. 

Ce qui explique que l’âge moyen de la maternité est plus élevé qu’avant ? 

En 1974, une femme avait en moyenne son premier enfant à 23 ans et demi. Aujourd’hui, c'est 29 ans. C'est un retard très important qui est d’ailleurs une autre cause de la faible fécondité d'ailleurs. Puisque les naissances surviennent souvent moins rapidement, l'indice de fécondité est plus faible. 

Ce phénomène est aussi lié à des difficultés d'entrée sur le marché du travail. Si cela a commencé en 1974, c’est très nettement à cause de la crise pétrolière. À cette époque, les Français se sont réfugiés dans les études pour échapper au chômage. Et c’est à ce moment-là que la durée moyenne d'études a beaucoup augmenté. Les Français sont entrés plus tard à la fois sur le marché du travail et dans la construction de la famille. Il n’est pas impossible cette fois-ci que le décrochage de l'année dernière ait un lien avec l'inflation et que cela ait entraîné des retards dans la décision de construire sa famille. Nous n’avons cependant pas assez de recul là-dessus. 

Ces constats sont-ils préoccupants pour l’avenir ?

C'est toujours difficile à dire. Je dirais que d'un point de vue de l'économie, ça n’est pas un problème à court terme ou moyen terme. Dans l'immédiat, c'est plutôt un bénéfice d'ailleurs. Il va y avoir moins d'enfants en maternelle, moins d'enfants en primaire. Si l’on ne supprime pas de classes, c'est plutôt bon signe. Il y aura aussi plus d'argent dans le ménage consacré à l'épargne ou à la consommation.  

Maintenant, sur le long terme, dans 20 ou 25 ans, oui, ça peut être un problème. Mais il faut attendre que l'impact des générations peu nombreuses nées récemment se fasse sentir dans 20 ans, à l’âge où l’on entre sur le marché du travail. Cela veut dire que dans 25 ans, ça sera un problème pour les retraites puisqu'il y aura moins de personnes pour cotiser. Mais il est probable que d'ici 20 ans, il y ait eu de nouvelles réformes des retraites. 


Caroline QUEVRAIN

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