PORTRAIT - Meneuse de cabaret et fervente militante antiraciste, la diva franco-américaine fera son entrée au Panthéon le mardi 30 novembre. Retour sur le parcours hors normes de la première star noire de France.

Reine du spectacle, adulée dans les music-halls parisiens, la "Vénus d’ébène" a peu à peu pris à rebours l’imagerie raciste associée à ses débuts. Héroïne de la Résistance, elle s’était aussi engagée en faveur de la lutte pour les droits civiques et contre le racisme. Le mardi 30 novembre, elle sera la sixième femme et la première femme noire à être sacrée "Immortelle", trois ans après Simone Veil, en entrant au Panthéon. 

Joséphine Baker, de son vrai nom Freda Josephine Mc Donald, naît le 3 juin 1906 à Saint Louis, dans le Missouri, d’une mère amérindienne noire et d’un père d’origine espagnole. Tout au long de son enfance, elle connaît des années de misère, subit la ségrégation et est placée comme domestique. À 13 ans, elle arrête l'école et se marie, avant de s'initier à la danse et d'intégrer en 1920 un trio d’artistes de rue, le Jones Family Band, avec lequel elle part sur les routes. 

Vedette du music-hall parisien

L’année suivante, elle épouse le chanteur et musicien de blues Willy Baker, dont elle garde le nom après leur séparation, lorsqu’elle part tenter sa chance à New York. Péniblement, elle se fait une place dans deux troupes de Broadway avant qu’une productrice ne la convainque de rejoindre Paris. "Quand la statue de la Liberté a disparu à l’horizon, j’ai su que j’étais libre", avait-elle glissé, rapporte La Croix.

Le 2 octobre 1925, à 19 ans seulement, sa vie bascule : la jeune artiste se hisse en tête d’affiche du spectacle La Revue Nègre, joué au théâtre des Champs-Élysées. D’abord hésitante, elle accepte de danser seins nus, une ceinture de plume à la taille. Dans un décor de savane, elle improvise une sorte de charleston, en louchant et en souriant. Deux ans plus tard, elle revêt sa célèbre ceinture de bananes et est accompagnée d’une panthère vivante sur la scène des Folies Bergères.

La danseuse afro-américaine renverse la capitale française, divise les spectateurs, mais subjugue nombre d’entre eux par cette "danse sauvage". Elle fascine aussi les artistes, de Robert Desnos à Francis Picabia, en passant par Blaise Cendrars. Incarnation de l’exotisme tant prisé à l’époque par la France, où l’idéologie coloniale et raciste domine, elle devient la première star noire et la mieux payée du music-hall. En 1931, elle pose comme égérie de l’exposition coloniale mais les photos n'ont finalement pas été utilisées. Un imaginaire qui a fait son succès mais dont elle a pourtant aussi joué, cherchant à le transcender. 

Résistante téméraire et engagée

Elle s’impose peu à peu comme diva et scelle un lien unique avec la capitale française, notamment grâce à la chanson "J’ai deux amours, mon pays et Paris", interprétée en 1930 au Casino de Paris. Elle se hisse à l'affiche de quatre films dès la fin des années 1920, dont Princesse Tam Tam, aux côtés d'acteurs blancs, ce que Hollywood lui a toujours refusé. Outre-Atlantique, l’icône noire rencontre un bien moindre succès lorsqu’elle y tente une carrière à la fin des années 1940, notamment à cause de la ségrégation, note France Culture

Elle retrouve la France, avec qui elle a noué une relation particulière, naturalisée en 1937. "C'est la France qui m'a fait ce que je suis, je lui garderai une reconnaissance éternelle", affirmait-elle. Quand la Seconde Guerre mondiale éclate, la diva est traquée par les nazis, en tant que femme noire mais aussi mariée à ce moment-là à un homme d’affaires juif. 

La meneuse de cabaret rentre alors en résistance : elle chante pour les soldats au front, suit les troupes de la France Libre en Afrique du Nord, devient agent de propagande du général de Gaulle et fait passer, en espionne, des messages cachés dans ses partitions. À la fin de la guerre, ses engagements sont honorés d’une Légion d'honneur, de la Croix de guerre et de la Médaille de la Résistance. 

Sa "tribu arc-en-ciel" nichée au cœur du Périgord

Après la guerre, la chanteuse continue à mener de front ses engagements politiques. Aux États-Unis, elle est la seule femme à prononcer un discours aux côtés de Martin Luther King lors de la célèbre marche de 1963, et rejoint la Ligue internationale contre le racisme. Effrontée, elle n’hésite pas à provoquer son pays natal en se rapprochant de Fidel Castro, qui l’invite à participer à la Tricontinentale, conférence tiers-mondiste qui se tient à Cuba en 1966.  

Dans son château baptisé les Milandes, en Dordogne, elle poursuit jusqu’à la fin de sa vie son rêve d’un "idéal d’une fraternité universelle" en rassemblant autour d’elle sa "tribu arc-en-ciel" : douze enfants originaires de plusieurs pays différents, qu’elle adopte avec son dernier et cinquième mari, le chef d’orchestre Jo Bouillon. Autour de cette "capitale de la fraternité", elle construit un parc d’attraction qui attire un demi-million de visiteurs entre 1954 et 1960, programme Jacques Brel ou encore Dalida, et fait rayonner le Périgord, raconte La Croix

Mais très vite les dettes s’accumulent, la résidence est saisie et la diva expulsée en 1969, à 64 ans, en dépit des appels au financement lancés par des personnalités comme Brigitte Bardot. Son amie la princesse Grace de Monaco la prend sous son aile et l’aide à relancer sa carrière avec quelques dernières tournées, encore couronnées de succès, bien que son état de santé décline. La chanteuse meurt le 12 avril 1975 d’une hémorragie cérébrale, à 68 ans, trois jours après ses noces d’or avec la scène célébrées en grande pompe. À l’église de la Madeleine, à Paris, 20.000 personnes attendaient son cortège funéraire.  

Lors de la cérémonie au Panthéon, ce ne sera pas son cercueil qui sera installé dans le caveau 13 de la crypte, mais un cénotaphe, un tombeau vide. Symboliquement, il sera rempli de poignées des quatre terres prélevées dans des lieux cardinaux dans son parcours : la ville américaine de Saint-Louis dans le Missouri, Paris où elle connut la gloire, le château des Milandes, et Monaco où elle a terminé sa vie. 


Maëlane Loaëc (avec AFP)

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