Ce vendredi 8 mars, c'est la journée internationale des droits des femmes.
L'occasion de faire le point avec Cynthia Illouz, journaliste et fondatrice du média The Women's Voices.
Elle préconise d'agir et d'investir en politique et dans les entreprises, et d'éduquer les enfants sur ces questions dès le plus jeune âge.

La journée internationale des droits des femmes est l'occasion de tirer un bilan sur les avancées, ou non, pour les femmes au cours de cette année. L'inscription de l'IVG dans la Constitution représente évidemment la progression la plus significative. "On ne peut que s'en réjouir", affirme à TF1 Info Cynthia Illouz, journaliste et fondatrice du média The Women's Voices. Un média digital, créé en août 2021, qui a pour objectif de "mettre en lumière et d'amplifier massivement les voix des femmes, car elles sont sous-représentées dans les médias et beaucoup passent sous les radars", rappelle-t-elle. 

Effectivement, selon le dernier rapport annuel de l'Autorité de régulation de la communication audiovisuelle et numérique (Arcom), la présence des femmes à la télévision et la radio est toujours moins importante que celle des hommes. Le régulateur a étudié la période 2016-2023 et dresse un constat en demi-teinte : sur la durée, les chiffres progressent, mais ils stagnent depuis deux ans. Principale avancée : la part des femmes en plateau est passée de 38 % en 2016 à 43 % en 2023. C'est le nombre de présentatrices -51 % des effectifs, une première - qui tire ce chiffre vers le haut. Le nombre d'expertes (43 %) est, lui aussi, en nette progression par rapport à 2016 (30 %), mais il est en légère baisse par rapport à l'an dernier (45 %). 

Dans les types de sujets, les inégalités se ressentent encore pleinement. Les femmes sont surtout présentes dans les formats magazines et d'information. Les programmes sportifs sont, à l'inverse, ceux qui représentent le moins de femmes (20 %). Du côté des expertes, elles restent minoritaires dès qu'il s'agit d'international, de société et de culture/loisirs. Si la présence des femmes sur les plateaux et dans les studios commence à s'approcher de celle des hommes, le temps de parole est, lui, toujours aussi inégalement réparti. L'Arcom mesure un taux de parole de 34 % seulement pour les femmes sur l'année écoulée, alors qu'il était de 36 % en 2019. La moitié des chaînes ont même enregistré une baisse sur un an : elles ne sont que deux à avoir atteint la parité (C8 et 6Ter).

Un tableau encore sombre sur les violences sexistes et sexuelles

"Le bilan de cette année est assez mitigé. Les droits des femmes sont toujours en danger, et sont loin d'être acquis, notamment sur la question des violences sexistes et sexuelles. Toutes les semaines, des affaires sont révélées. En 2011 déjà, je faisais des sujets sur la question des viols avec DSK. Aujourd'hui, c'est toujours aussi compliqué", expose Cynthia Illouz. D'après la dernière étude du Haut conseil à l'égalité entre les hommes et les femmes, 9 femmes sur 10 déclarent avoir personnellement subi une situation sexiste et 37 % des femmes déclarent avoir vécu une situation de non-consentement, un chiffre qui grimpe à plus de 50 % chez les 25-34 ans. 

Même son de cloche du côté de la justice. "Même quand elles parlent, les victimes sont encore peu entendues. En France, seulement 1 % des viols sont condamnés, alerte la fondatrice de The Women's Voices. À chaque fois que je fais une conférence sur ces sujets, une personne se confie à moi sur ce qu'elle a subi. Je n’ose même pas imaginer l'ampleur et le nombre réel de victimes." Celle-ci nuance : "Par rapport à d'autres pays, nous avons relativement de la chance. Prenez l'exemple de l'Iran et de l'Afghanistan où les femmes sont complètement privées de toutes leurs libertés. C'est un phénomène dramatique".

Les femmes encore sous-représentées en politique et dans les entreprises

Pour améliorer la place et les droits des femmes, "c'est d'abord dans la sphère publique et politique qu'il faut agir. Les femmes sont encore sous-représentées", constate Cynthia Illouz. Selon l'Insee, seuls 20 % des maires sont des femmes. Elles président deux conseils départementaux sur dix et moins d’un tiers des présidents de région sont des femmes. Elles sont 36 % au Sénat et 37 % à l'Assemblée nationale. "Pour la première fois néanmoins, c'est une femme qui est à la tête de l'Assemblée et qui a présidé le Parlement réuni en Congrès pour l'inscription de l'IVG dans la Constitution. Yaël Braun-Pivet renvoyait une image positive et incarnait le pouvoir aussi fortement qu'un homme." Il n'y a jamais eu de présidente de la République et seulement deux femmes Premières ministres dans toute l'histoire de la Vᵉ République. En plus, les hommes cèdent leur place aux femmes quand la loi les y oblige. Pour autant, le bilan de la parité en politique est de moins en moins défavorable aux femmes. Elles représentent 45 % des conseillers municipaux, 49 % des conseillers régionaux et des députés européens français et 51 % des conseillers départementaux. 

Comme le rappelle la fondatrice de The Women's Voices, "les femmes sont majoritaires, elles représentent 52 % de la société. Se priver de la moitié des réflexions mondiales créé des biais systématiques et cela ne reflète qu'une seule partie de la population. Pour modifier le cours des choses, il faut demander aux premières concernées. Ce n'est pas qu'une question d'égalité et de justice sociale, les femmes doivent être entendues, car elles apportent une narration et une analyse de la société différentes." Et c'est également au niveau des conflits que leur présence doit être renforcée. Selon l'Arcom, la présence féminine a reculé depuis le 7 octobre, jour des attaques du Hamas en Israël, passant de 37 à 30 %. "L'absence des femmes en diplomatie est problématique. Elles incarnent des valeurs de paix. Sans elles, il est encore plus difficile de porter ces messages, donc d'éviter les escalades", soutient-elle.

Même combat dans les sphères professionnelles et les entreprises. "Les femmes doivent avoir leur place, notamment dans la finance et la tech, mais aussi dans le cinéma et le sport, car elles apportent d'autres compétences et sont tout aussi, voire plus performantes. Je me rappelle une phrase intéressante de Christine Lagarde : Si Lehman Brothers avait été "Lehman Sisters", elle n'aurait pas fait faillite. Cela montre qu'une plus grande diversité des genres aurait pu prémunir les banques de prises de risque inconsidérées, expose Cynthia Illouz. 

Investir et éduquer

La solution, selon elle : investir. C'est d'ailleurs le thème de la journée des droits des femmes 2024, proposé par l'ONU : "Investir en faveur des femmes : accélérer le rythme". "Il faudrait davantage doter le ministère de l'Égalité entre les femmes et les hommes. Ensuite, il faudrait mettre les fonds nécessaires pour pousser les femmes dans leurs initiatives, sur leur potentiel à développer leurs propres entreprises et qu’elles puissent accèdent aux plus hauts postes. Les femmes n'ont pas à être stressées par leurs finances, ajoute-t-elle. Les femmes sont moins bien considérées, donc moins financées et ainsi moins visibles. C'est le chien qui se mord la queue."

Autre champ sur lequel se pencher à l'avenir : l'éducation. "Cela existe, mais c'est encore peu mis en place. Les sensibilisations dans les écoles devraient être systématiques, notamment sur les questions d'égalité femmes hommes et la notion de consentement, avec des exemples concrets qui ont eu lieu pour qu'ils comprennent mieux. Il faut donner la parole aux associations parce qu'il est difficile pour les enseignants qui portent déjà beaucoup de projets. Ces sessions doivent revenir plusieurs fois à des moments différents de l'éducation", détaille Cynthia Illouz. C'est à destination des garçons, mais pas que. "La plupart des femmes sont déjà sensibilisées et convaincues, mais certaines ne savent pas placer une limite à ce qui est acceptable et ce qui ne l’est pas." 

Enfin, beaucoup de choses se jouent aujourd'hui sur les réseaux sociaux et les jeunes y sont confrontés au quotidien. La fondatrice de The Women's Voices suggère une "régulation" de ces plateformes pour éviter de récréer, en ligne, les inégalités hors ligne. "Même si ça bouge, on est très loin du compte. Il y a encore tellement de travail à faire sur de nombreux sujets", conclut-elle. 


Emma FORTON

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