Interview

Et si les hommes accompagnaient leurs pairs sur le chemin du féminisme ?

Publié le 6 mars 2023 à 8h15

Source : Sujet TF1 Info

Peu d’hommes s’engagent pour l’égalité et la parité.
Or, tant que la gent masculine ne portera pas ce combat, le sexisme perdurera.
Maxime Ruszniewski, auteur du livre "Petit manuel du féminisme au quotidien", accompagne les hommes sur le chemin du féminisme et leur donnent des clés pratiques pour se lancer.

Où sont les hommes ? Beaucoup de militantes féministes s’interrogent. Difficile de leur donner tort : ils restent peu nombreux à défendre publiquement l’égalité homme-femme dans les médias, les rues, les associations, au bureau, et même chez eux. Un engagement a priori contraire aux intérêts masculins : grâce au patriarcat, les hommes jouissent d’un sentiment de puissance et de supériorité, d’un accès plus important au pouvoir, aux loisirs, aux richesses, à la parole ou encore à l’espace public. Pire, l’éducation familiale ou scolaire apprend vite aux petits garçons qu’il n’y a rien de plus honteux que d’être comparé à une femme. Beaucoup s’attachent à leur confort d’homme et refusent de renoncer à leur domination. Se revendiquer féministe reviendrait à prendre le risque d’être assimilé aux femmes et de faire l’objet de mépris.

Une perception que Maxime Ruszniewski s’attache à changer. Avocat de formation, il publie un "Petit manuel du féminisme au quotidien" (Éditions Marabout). Objectif, guider cette majorité silencieuse d’hommes, pas prête à battre le pavé aux côtés d’associations féministes. Accompagner ces hommes qui ne savent pas forcément comment s’y prendre pour favoriser l’égalité. "Dans les conversations privées, mes amies me parlent du fossé entre ce qui se dit dans leur couple et dans la réalité, des bonnes intentions trop vite balayées par la routine, des stéréotypes intériorisés, d’une répartition des rôles trop ancrée… Nous qui ne devrions plus ignorer les stéréotypes de genre, les diktats virilistes, les violences sexistes et les violences sexuelles, nous continuons à reproduire les automatismes et les dérives avec lesquels nous avons été éduqués", regrette l’ancien fonctionnaire du ministère de l’Égalité homme-femme.

"Il ne suffit pas de naître femme pour devenir féministe", affirmait Simone de Beauvoir. Pour Maxime Ruszniewski, le féminisme ne se proclame pas, ne se revendique pas ; il se vit, il s’éprouve. "Seuls nos actes déterminent notre adhésion à ses principes, et nullement ce que nous sommes biologiquement", précise encore le jeune homme.

Pourquoi les hommes sont-ils déjà féministes ?

En entrant dans la vie professionnelle, Maxime Ruszniewski a mesuré l’étendue des discriminations faites aux femmes. "Le décalage entre les textes et la réalité perçue par les Français m’a frappé." Résultat, il participe à la création de la Fondation des femmes, s’engage au ministère de l’Égalité homme-femme avant de diriger aujourd’hui une société de l’économie sociale et solidaire. Elle sensibilise les salariés sur la diversité, le handicap, l’égalité femme-homme. "Lorsque je demande à une assemblée s’ils sont pour l’égalité, tout le monde lève la main ; si je demande s’ils sont féministes, la moitié la garde baissée", déplore l’entrepreneur. Il considère donc cette assemblée comme féministe, mais prévient : "Il s’agit d’un courant de pensée et d’actions dont la finalité est l’égalité entre les femmes et les hommes."

Avant d’agir, il faut s’interroger sur sa masculinité. Pour Maxime Ruszniewski, notre déséquilibre vient de l’éducation. Il faudrait détourner les enfants des stéréotypes : "À l’école, j’ai été abreuvé, sans m’en rendre compte, de stéréotypes sexistes qui m’ont incités à adopter les codes du petit mâle dominant : les contes pour enfants où les princes vont délivrer les princesses, les publicités glorifiant les jeux de bagarre, les dessins animés où les femmes n’existent pas… En classe, ma voix portait plus que celle d’une fille et la maîtresse me donnait plus facilement la parole", rapporte l’auteur. Pour lui, les stéréotypes sont des doudous rassurants. Certes, vouloir le progrès, c’est accepter de perdre certains de ses privilèges, mais c’est surtout en gagner d’autres tout aussi précieux, dont le congé paternité reste la figure de proue.

Faut-il déconstruire, reconstruire, construire ? Peu importe, les hommes doivent parler de leur corps, exprimer leurs sentiments, accepter de considérer que notre société est bel et bien patriarcale et comprendre les enjeux de l’égalité sans prendre la place des femmes. "Il faut favoriser les lieux de discussions à l’école et à la maison. Aujourd’hui, les parents trouvent des guides sur Internet pour fabriquer des drones, on peut bien trouver des ressources accessibles pour aborder ces questions", encourage l’avocat de formation. Les militants incitent les hommes à l’aise avec les discriminations et la masculinité à en parler aux autres hommes : les parents, collègues et autres copains écoutent davantage leurs compères. Beaucoup de femmes en ont conscience : sans l’intervention des hommes, la société ne parviendra pas à devenir égalitaire. Maxime Ruszniewski ajoute qu’il ne faut pas attendre des femmes qu’elles parlent seules. "Le féminisme doit refléter l’ensemble de la société. Si chacun en parle de manière différente, cela renforce le message."

Comment joindre les gestes à la parole ?

En parler ne suffit pas. Les hommes doivent avoir le courage d’appliquer ce qu’ils disent. "Répartir les rôles dans le foyer, reprendre les blagues lourdes au bureau, intervenir dans la rue… Il ne faut rien laisser passer", avertit Maxime Ruszniewski. Il reconnaît que les hommes féministes actifs sont ceux qui subissent des discriminations (homosexualité, handicap). Ceux qui deviennent pères découvrent souvent les violences subies par leurs filles : "Surtout lorsqu’elles avouent sortir leurs clés dans la rue pour éloigner de potentiels agresseurs".

Dans son livre, l’ancien conseiller de Najat Vallaud-Belkacem propose des idées pour apprendre l’égalité aux enfants : "Les familles peuvent remplir un tableau de tâches ménagères, noter et valider chacune d’elles. Les hommes doivent garder à l’esprit, que sortir une poubelle n’a pas la même valeur que de récurer des toilettes." Une bonne méthode pour éviter que les petits garçons mettent les pieds sous la table : "Les hommes reproduisent ce que leurs mères leur éduquent", reconnaît Maxime Ruszniewski. Même s’ils ne se sont pas investis enfant, les garçons peuvent s’ouvrir à l’égalité, quelle que soit leur origine sociale : "Nous évoluons grâce à nos rencontres, nos lectures, en s’interrogeant sur notre masculinité. Il suffit parfois de comprendre l’origine étymologique du mot masculin, on n’y trouve aucune référence à la guerre ou à la domination", analyse l’entrepreneur.

Que faire si femmes et hommes rencontrent une horde de misogynes réactionnaires ? Sur les réseaux sociaux, des bandes d’internautes suscitent l’émoi en insultant des militantes et en passant leur temps à provoquer de plein de manières illégales. Il ne faut pas minimiser leur discours menaçant et discriminant, conseille Maxime Ruszniewski : "Sans leur donner trop de visibilité, nous pouvons dans la mesure du possible déconstruire leurs arguments, chiffres à l’appui, pour expliquer ce que la domination masculine coûte à la société et pas seulement aux femmes."

"Les hommes ont mené tous les combats, sauf celui pour l’égalité des sexes", soutient Ivan Jablonka dans son livre "Des hommes justes". Du patriarcat aux nouvelles masculinités. À eux désormais de renverser les choses.


Geoffrey LOPES

Tout
TF1 Info