Le "Labello challenge", nouveau défi des adolescents sur TikTok, a poussé le ministère de l'Intérieur à lancer une alerte.
Il faut dire que les règles du jeu, inoffensives au départ, ont rapidement été détournées.
Pour autant, s’il faut rester vigilant, le pédopsychiatre Michael Stora se veut plus mesuré.

"Ice and Salt Challenge" (verser du sel sur son corps, généralement sur le bras, puis y poser un glaçon), "Blue Whale Challenge" (répondre à une série de défis de plus en plus extrêmes), "Bird Box Challenge" (se bander les yeux comme Sandra Bullock pour traverser une rue)... Chaque année, un nouveau défi devient viral sur les réseaux sociaux et 2022 ne déroge pas à la règle avec le "Labello Challenge", du nom d'une marque de baume à lèvres. 

Au départ absurde, comme tous les autres, il a très vite pris une tournure plus inquiétante, passant du simple bisou sur la bouche pour découvrir le parfum du baume à lèvres porté par son camarade, à un appel à se faire du mal, jusqu'au suicide, quand le tube est vide. 

Appels à la vigilance

Pour l’heure, aucune tentative de suicide liée à ce défi n’a été recensée, mais vendredi 6 mai, le ministère de l’Intérieur a jugé bon de poster un message de prévention : "Certaines pratiques et tendances virales peuvent faire des réseaux sociaux un terrain de jeux dangereux. Soyez attentifs et à l’écoute des jeunes de votre entourage si vous observez un changement de comportement", peut-on lire sur Twitter. 

Ce lundi 9 mai, c’est la gendarmerie du Nord qui a décidé de réagir à son tour via Facebook pour appeler les parents à la vigilance : "Si votre enfant vous demande un Labello sans aucune raison, c’est qu’il existe ce nouveau jeu dans lequel on trouve deux sortes de difficultés : la première, les participants doivent se blesser pour recouvrir la plaie à l’aide du baume et empirer la situation. La deuxième, plus grave encore, les participants mettent du baume à lèvres tous les jours afin de le vider le plus rapidement possible, au moment venu, ils mettent fin à leurs jours", écrit-elle.

"Une mise en scène"

Pour le pédopsychiatre, Michael Stora, auteur du livre "Réseaux (a)sociaux" (Éditions Larousse), il faut tout de même raison garder. "Le fait que ça se transforme en challenge qui tourne plus autour de la question du suicide fait davantage penser à une mise en scène.  C'est de l'ordre du jeu entre Éros, le dieu grec de l'amour, lorsqu'il s'agit de découvrir le goût de l'autre en s'embrassant sur la bouche, et Thanatos, figure de la mort dans la mythologie grecque", explique-t-il à LCI. 

"C'est à l'image de cette période où l'adolescent traverse d'un côté l'émergence des pulsions sexuelles, et de l'autre le fait que la pulsion sexuelle est en même temps intriquée par des préoccupations sur la question de la vie et de la mort", poursuit-il. Et d'ajouter : "Pour nous, pédopsychiatres, un adolescent qui évoque des idées suicidaires, ça fait aussi partie du processus lié à cette période de la vie. Au fond, la question de la mort est présente chez l'ado parce qu'il se doit de faire le deuil, d'une certaine manière, de l'enfant". 

Quand un challenge émerge, c'est aussi une manière de dire qu'il n'y a plus de place pour exprimer qu'on ne va pas toujours à l'idéal de ce que nos parents ou que la société souhaite.
Michael Stora, pédopsychiatre

Michael Stora tient malgré tout à tempérer ses propos, car il ne s’agit pas non plus d’ignorer complètement la situation. "La santé mentale des ados n'est pas top en ce moment. La France est encore l'un des premiers pays en termes de tentatives de suicide. Ainsi, en 2021, on a eu une augmentation de près de 45 % chez les 12-24 ans par rapport aux trois années précédentes, avec un total de gestes suicidaires et tentatives de suicides qui est passé d'un peu plus de 6 000 à presque 9 000", reconnaît-il.

Mais ce spécialiste a observé des challenges qui étaient le signe d'un plus grand mal-être, comme "le Fire Challenge" où des ados se brulaient une partie de leur corps en direct. "Dans ce cas, il y a un retournement des pulsions agressives qui se font contre son propre corps", souligne-t-il. 

Pour lui, le problème vient avant tout du fait qu'il y a peu d'espace pour dire qu'on peut être en souffrance. "Certains réseaux rendent l'ado frustré parce qu'il culpabilise à l'idée de ne pas être à l'image de ce qu'il devrait être. Donc cette question d'une société terriblement idéalisée et idéalisante vient le tyranniser. Ainsi, quand un challenge émerge, c'est aussi une manière de dire qu'il n'y a plus de place pour exprimer qu'on ne va pas toujours à l'idéal de ce que nos parents ou que la société souhaite", analyse-t-il. Et de poursuivre : "Beaucoup d'adultes ont pu oublier leur adolescence, néanmoins on a vécu ces choses-là. Souvent, c'est dans des processus de sublimation, c'est-à-dire de création, mais étant donné qu'aujourd'hui les outils créatifs passent par internet, il n'y a pas d'autres voies".

Toutefois, la viralité de certaines images peut toucher les plus fragiles, "il est donc clair que les parents doivent rester à l'écoute, surtout, quand le rejet, propre à la crise d'ado, passe par un renfermement. À ce moment-là, il est important de dialoguer", insiste Michael Stora qui reconnaît malgré tout que cela reste très complexe, "car le parent est pris entre ce mouvement de trop près, trop loin". "Trop près, c'est prendre le risque de rentrer dans l'intimité de l'ado et ce n'est pas toujours une très bonne idée et trop loin, ce sont les parents potes", conclut-il. À charge, selon lui, au système scolaire ou au cercle familial plus large d'endosser ce rôle de lanceur d'alerte.


Virginie FAUROUX

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