#MeToo, 5 ans après : "C'est une révolution qui ne peut se satisfaire de petits raccommodages"

Propos recueillis par Caroline Quevrain
Publié le 3 octobre 2022 à 17h56
JT Perso

Source : JT 20h WE

Qu’a changé le mouvement de libération de la parole dans la société française ?
Que reste-t-il à faire ? Entretien avec Anne-Cécile Mailfert, présidente de la Fondation des Femmes.

#MeeTooInceste, #MeTooTheatre, #BalanceTonBar, ou encore #DoublePeine… Le mouvement #MeToo, né en octobre 2017 aux États-Unis avec l’affaire Harvey Weinstein, a créé une véritable déferlante dans le monde. Et depuis cinq ans en France, rares sont les secteurs et les pans de la société qui n’ont pas été bousculés par des accusations de violences sexistes et sexuelles (VSS) et des incitations à repenser les comportements. Pour les cinq ans du mouvement, la Fondation des Femmes va s'atteler à faire le bilan. L’association lance également une campagne de dons en ligne, destinée à financer les organisations luttant contre les VSS. Entretien avec sa présidente, Anne-Cécile Mailfert. 

Cinq ans après, que peut-on dire sur ce mouvement ? Qu’a-t-il insufflé dans la société française ?

Des choses extrêmement positives. Et c’était complètement inespéré. Il y a cinq ans, je ne pensais pas du tout que cette affaire Weinstein allait déclencher ce que #MeToo a déclenché dans la société française. Rares sont les Français qui n’ont pas entendu parler de #MeToo et des violences sexistes et sexuelles. Et ce sont des centaines de milliers de Français et Françaises qui ont ouvert les yeux sur ce phénomène. Ce sont des centaines de milliers, voire des millions, de Français et de Françaises qui pour la première fois de leur vie en ont parlé à leur entourage. Tout à coup, un énorme tabou de plusieurs milliers d’années s’est levé. Et on ne peut que féliciter #MeToo pour ça. Il était temps que les victimes cessent d’avoir honte. 

Ce qui est plus décevant maintenant est la réponse des pouvoirs publics suite à cela. Les pouvoirs publics sont passés à côté pour le moment. Dès les premiers mois de #MeToo, on voit bien que les associations sont débordées de demandes. On voit alors que les femmes prennent la parole. Mais il est extrêmement important de donner un débouché à ces paroles. 

Justement, y a-t-il eu des réformes qui ont pu voir le jour grâce à cette prise de conscience ?

Il n’y a pas vraiment eu de réformes. Il y a eu quelques modifications dans la loi, mais elles ne règlent pas le problème. Au cours de ces cinq dernières années, le gouvernement a essayé de faire avec des rapiéçages alors que l’on est face à une révolution. #MeToo est une révolution, on ne peut pas se satisfaire de petits raccommodages. On voit bien que ça ne marche pas. Tant que l’on a des policiers en sous-effectif et très peu d’enquêteurs, les dossiers qui arrivent devant les juges, qui ne sont pas formés eux-mêmes, ne sont pas très solides. 

Les réformes qu’il faut faire visent à revoir en profondeur la justice. Aujourd’hui, la justice, c’est l’impunité des violences sexistes et sexuelles. Il y a 732 condamnations pour viol en 2020 en France, alors qu’il y a 95.000 viols. Comment fait-on pour rendre justice à toutes ces femmes ? On demande une justice spécialisée, avec des instances composées de juges volontaires et formés. Grâce à la spécialisation, on arrive beaucoup mieux à comprendre les mécanismes. 

De l’autre côté, il faut soutenir les associations, qui ont fait face à un afflux de demandes. Par exemple, le numéro d’écoute sur les violences (le 0800 05 95 95) est submergé. Un appel sur deux ne peut pas être pris. On alerte le gouvernement depuis 2018 sur les problématiques de financement que rencontrent ces associations, qui sont le service public des violences faites aux femmes. Ce sont elles qui remplissent cette mission d’intérêt général. 

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Que faudrait-il faire maintenant en politique, où des partis sont confrontés à des affaires de violences sexistes et sexuelles ? Les cellules internes aux partis ont notamment été pointées du doigt...  

Je ne comprends pas pourquoi les médias se sont focalisés là-dessus en disant que ça ne marchait pas. Dans les cas récents qui ont été portés à notre connaissance, la cellule de leur parti n’a été saisie à aucun moment sur la base d’un témoignage (ndlr : entre temps, l'ancienne compagne de Julien Bayou a officiellement saisi la cellule d'enquête d'EELV contre les violences faites aux femmes). Je ne comprends donc pas ces procès de justice parallèle. Le vrai scandale ici, c’est que la justice ne fait pas son travail. Les cellules d’écoute fonctionnent plus ou moins, mais elles n’ont aucune responsabilité dans les affaires Bayou ou Quatennens. Ensuite, à aucun moment, ces cellules d’écoute ne remplacent la justice. Il faut que la justice fasse son travail, et qu’elle le fasse mieux. 


Propos recueillis par Caroline Quevrain

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