Qui était Mélinée Manouchian, résistante arménienne qui accompagne son époux Missak au Panthéon ?

Publié le 19 février 2024 à 18h46, mis à jour le 21 février 2024 à 7h07

Source : JT 20h WE

Missak Manouchian intègre le Panthéon ce mercredi 21 février.
Il est accompagné de sa femme Mélinée, avec qui il partage un passé tourmenté et un engagement dans la résistance au cours de la Seconde Guerre mondiale.

Les deux époux restent unis dans la mort. Si elle n'est pas officiellement panthéonisée, au contraire de son mari, Mélinée Manouchian va, elle aussi, être inhumée mercredi 21 février dans le temple des grandes figures de la Nation. Sa dépouille reposera aux côtés de Missak Manouchian, qui reçoit l'hommage suprême de la France pour son implication dans la résistance au cours de la Seconde Guerre mondiale. "Missak Manouchian est accompagné de Mélinée, comme Simone Veil l'a été par Antoine lorsqu'elle a été panthéonisée", souligne auprès de TF1Info l'historien Denis Peschanski, auteur du livre "Des étrangers dans la Résistance".

Née Soukémian, Mélinée voit le jour en 1913 dans une famille arménienne de Constantinople, en plein cœur de l'empire ottoman. Elle n'est âgée que de trois ans quand elle est témoin de l'une des tragédies du siècle : le génocide arménien lors duquel près de deux millions de personnes sont massacrées, dont ses deux parents. Sans terre et sans famille, confrontée à des persécutions et à la pauvreté, elle grandit dans des orphelinats, principalement en Grèce. Apatride, elle arrive en France en 1926, où elle termine sa scolarité dans un pensionnat pour jeunes filles arméniennes avant d'entreprendre des études de secrétaire comptable et de sténodactylographe.

Résistante et communiste comme son mari

La vie de Mélinée bascule lorsqu'elle fait la rencontre de Missak Manouchian lors d'un gala du Comité de secours pour l’Arménie (HOC), en 1934. Mais plus que ce jour, c'est lors d'un nouveau rassemblement du HOC, en 1935, qu'elle se rapproche de son futur époux, lorsque celui-ci l'invite à danser. En tant que membres du comité central, ils partagent ensuite le même bureau. Quelques mois plus tard, en 1936, ils se marient. Mélinée Soukémian devient Mélinée Manouchian. Outre leur passé tourmenté - Missak est aussi un survivant du génocide arménien -, les deux amoureux, qui entretiennent une "relation très fusionnelle", selon Denis Peschanski, partagent une admiration commune pour leur pays d'accueil et une proximité avec le parti communiste, qu'ils intègrent au milieu des années 1930. 

Au début de la guerre, le couple est séparé par la force des choses. Missak est assigné comme travailleur étranger dans l’usine Gnome et Rhône d’Arnage, dans la Sarthe, puis brièvement interné au camp de Royallieu, près de Compiègne. Pendant ce temps, Mélinée vit seule dans la capitale occupée. Elle y poursuit son engagement de militante communiste en y distribuant des tracts. Elle fait aussi parvenir des colis aux Arméniens internés dans des camps de prisonniers en Allemagne. 

Nous ne pouvions pas rester insensibles à tous ces meurtres
Mélinée Manouchian

Dans la résistance au sein de la MOI (Main-d’œuvre immigrée) depuis fin 1941, Missak Manouchian intègre en 1943 les groupes de combat des FTP-MOI (Francs-tireurs et partisans de la Main-d’œuvre immigrée). Au sein de ce groupe, sa femme se voit confier un rôle d’agent de liaison. Elle est, entre autres, chargée de repérer les cibles et de rédiger des rapports. Le tout malgré les réticences de son mari, qui souhaite plutôt la tenir à l'écart du danger. "Missak et moi étions deux orphelins du génocide. Nous n’étions pas poursuivis par les nazis. Nous aurions pu rester cachés, mais nous ne pouvions pas rester insensibles à tous ces meurtres, à toutes ces déportations de Juifs par les Allemands, car je voyais la main de ces mêmes Allemands qui encadraient l’armée turque lors du génocide arménien", expliquera-t-elle plus tard

Échappant à l'arrestation, au contraire de son poète de mari, elle vit la fin du conflit d'une cachette à une autre, séjournant notamment quelques mois chez les Aznavourian, parents du futur chanteur Charles Aznavour. Dans l'incertitude du sort de son époux, elle continue tout de même d’écrire pour la presse clandestine. Elle finit par apprendre l'exécution de Missak, plusieurs semaines après sa mort. "Je suis dès lors perdue, ne survivant que d’un passé qui ne me donne aucune tranquillité", écrit-elle au sujet de ce traumatisme. 

Naturalisée française au sortir de la guerre, la veuve fait publier les désormais célèbres poèmes de Missak Manouchian, comme il le lui avait demandé, et rédige une biographie. Continuant d'œuvrer pour l'Arménie, même si elle finit par être déçue de la politique de l'URSS à son endroit, elle se fait aussi un devoir de transmettre le flambeau de la mémoire. Elle participe ainsi à la fondation de l'Amicale des anciens résistants français d'origine arménienne (1976) puis à la réalisation du film "Des terroristes à la retraite" (1983), qui pointe la responsabilité de dirigeants du PCF de l'époque dans la destruction du groupe Manouchian. Après avoir été nommée chevalier de la Légion d'honneur, elle s'éteint à Fleuris-Mérogis (Essonne) le 6 décembre 1989 à l'âge de 76 ans.


Maxence GEVIN

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