La réforme des retraites promulguée, la colère ne faiblit pas

"Re-politiser la jeunesse va très probablement passer par eux" : les influenceurs montent au créneau dans le débat sur les retraites

Publié le 29 mars 2023 à 19h26
JT Perso

Source : TF1 Info

Ces derniers jours, plusieurs influenceurs ont pris position contre la réforme des retraites.
Cumulant des millions d'abonnés, leurs voix se font de plus en plus entendre dans le débat politique.
Un engagement relativement inédit que décrypte le sociologue Pascal Lardellier pour TF1info.

Ce ne sont pas celles et ceux que l'on s'attendait à voir monter au créneau en prenant position dans le débat politique. De l'influenceuse star Léna Situations, au youtubeur spécialiste des jeux vidéos, Inoxtag, en passant par l'influenceuse beauté EnjoyPhoenix, ils cumulent chacun des millions d’abonnés sur les plateformes, de YouTube à Twitter et Instagram, en passant par Twitch, TikTok ou encore Snapchat, et s'adressent à un public jeune, que peinent à toucher les médias traditionnels. 

L'un a promis de partager les liens vers les cagnottes afin d'aider les grévistes, l'autre s'indigne de l'usage du 49.3 : "Une honte", écrit-elle à ses 4 millions d'abonnés sur Instagram, tandis que la troisième, s'agaçant de voir le gouvernement faire la sourde oreille, lance sur la même plateforme : "Pas la peine de s’étonner quand les Français s’insurgent !". Une petite révolution semble s'opérer dans le monde des influenceurs. Décryptage avec Pascal Lardellier, sociologue et professeur à l'Université de Bourgogne Franche-Comté, spécialiste des réseaux sociaux et de l’influence.

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TF1info : C'est sans doute la première fois qu'autant d'influenceurs prennent position dans un débat politique. Comment l'expliquez-vous ?

Pascal Lardellier : Depuis une dizaine d'années, les influenceurs ont pris un rôle de plus en important dans la société, en tant que prescripteurs d'opinions et vecteurs publicitaires. Chez les jeunes, ils sont devenus de véritables stars. Souvent, la superficialité a été une signature de bien des influenceurs, avec une dimension commerciale totalement assumée. Ce n'est pas le cas de tous, évidemment. Cependant, la grande majorité se cantonne à être le porte-voix des marques.

Mais depuis quelque temps, on observe un changement, avec de plus en plus d'influenceurs qui se mettent en scène sur des questions dites sociétales ou politiques. On assiste à un changement de paradigme, avec un nouveau modèle dans la manière de s'informer et de faire circuler les opinions via des influenceurs qui, auparavant, étaient assez frivoles dans les thèmes qu'ils abordaient, mais qui, aujourd'hui, endossent une gravité qui est assez inédite. 

Les influenceurs touchent un public important, qui est jeune. Et les politiques suivent cela avec beaucoup d'attention, mais aussi d'appréhension

Pascal Lardellier, sociologue et professeur à l'Université de Bourgogne Franche-Comté

La multiplication de ces prises de positions peut-elle expliquer en partie la très forte mobilisation des jeunes dans les cortèges lors des manifestations ?

Pascal Lardellier : Les influenceurs touchent un public important, qui est jeune. Et les politiques suivent cela avec beaucoup d'attention, mais aussi d'appréhension. On sait que les jeunes se mobilisent très vite. Les influenceurs entretiennent des liens très étroits avec leur communauté. Quand votre idole vous demande de défendre une cause, en l'occurrence l'âge de départ à la retraite, et vous dit indirectement ou directement d'aller gonfler les rangs des manifestants, on peut imaginer aisément qu'un certain nombre d'entre eux vont y répondre. Et cela peut avoir des conséquences politiques. 

Dans la nouvelle génération, bon nombre d'entre eux s'informent presque exclusivement via les influenceurs et non par le biais des médias traditionnels. Il n'y a pas d'analyse ou de décryptage qui accompagnent la publication. De ce fait, beaucoup de jeunes prennent ces informations pour argent comptant, sans pour autant aller vérifier afin de se forger leur propre opinion. Aujourd'hui, les influenceurs ont aussi une responsabilité et ça, pour le coup, c'est aussi assez inédit pour eux. 

Ils se découvrent un nouveau rôle qui va bien au-delà de celui de simple prescripteur pour les marques

Pascal Lardellier, sociologue et professeur à l'Université de Bourgogne Franche-Comté

On s'aperçoit que les créateurs de contenus jouent un rôle de plus en plus important dans l'équation médiatique, notamment en s'adressant aux jeunes que les médias traditionnels peinent à attirer...

Pascal Lardellier : Ils se découvrent un nouveau rôle qui va bien au-delà de celui de simple prescripteur pour les marques. Ils entendent peser dans le débat politique, en faisant ce qu'ils savent faire le mieux, c'est-à-dire influencer. Certains participent aux manifestations, en postant des images et en les commentant sur leurs réseaux, avec de fortes retombées à la clé du fait du nombre important de personnes qui les suivent. On parle de centaines de milliers de personnes, voire de millions pour les plus populaires. On l'a vu dernièrement autour de la question des violences policières, dont des images ont été relayées par des influenceurs, obligeant le ministère de l'Intérieur Gérald Darmanin à commenter lui aussi les images pour y répondre. Cela montre bien le poids qu'ils ont aujourd'hui dans le débat public.

Du fait de leur force d'influence, ils poussent d'autres jeunes à s'y intéresser, ce qui est une bonne chose

Pascal Lardellier, sociologue et professeur à l'Université de Bourgogne Franche-Comté

HugoDécrypte refuse d'exprimer publiquement une opinion. Il justifie sa position en expliquant qu'il ne maîtrise pas le sujet de A à Z. En sous-titres, on comprend qu'il faut être légitime pour s'exprimer. D'ailleurs, Squeezie, Cyprien et McFly & Carlito préfèrent, eux, rester silencieux. C'est aussi votre avis ?

Pascal Lardellier : D'une certaine manière, cette prise de position l'honore. Il y a des influenceurs qui se sont exprimés, parfois avec des mots très violents pour faire monter les débats - un exemple de tweet par ici vu par 5,5 millions d'abonnés - en vilipendant et en condamnant telle ou telle personne, sur la base d'un engagement épidermique et émotionnel. Ils s'engagent sur des sujets qu'ils ne maîtrisent pas. Or, on connaît la logique vindicative et réactive des réseaux sociaux, et cela peut avoir des incidences réelles et qui ne sont pas toujours souhaitables. 

Après, c'est leur droit le plus légitime d'exprimer leur opinion. Du fait de leur force d'influence, ils poussent d'autres jeunes à s'y intéresser, ce qui est une bonne chose. On s'est assez plaints que les jeunes se désintéressent totalement de la politique. Qu'on partage ou pas leur opinion, il faut bien leur reconnaître une forme de courage à travers ces prises de parole. Les influenceurs, par définition, sont très exposés. Il est certain que ces prises de positions ont pu être suivies de critiques. Pour la plupart, ce sont des jeunes qui ont la tête sur les épaules. Ils savent parfaitement que c'est un business et qu'ils en vivent.

Ces paroles publiques, selon vous, pourront s'inscrire dans un nouveau modèle de communication politique ?

Pascal Lardellier : Lors des prochaines élections, les influenceurs auront un rôle d'autant plus stratégique. Ils vont être très courtisés par le personnel politique traditionnel. C'était déjà un peu le cas lors de la dernière élection présidentielle. Les partis politiques savent parfaitement que cela peut faire pencher la balance d'un côté ou de l'autre. In fine, on peut se réjouir de ce nouveau modèle, qui voit les influenceurs se doter d'une conscience politique. La voie providentielle pour re-politiser la jeunesse va très probablement passer par eux.


Matthieu DELACHARLERY

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