REPORTAGE - Au cœur de l'Ardèche, un village se déchire autour d'un projet d'église gigantesque

par La rédaction de TF1info | Reportage : Lucas Zajdela, Stefan Iorgulescu, Sylvain Thizy
Publié le 25 avril 2023 à 23h20, mis à jour le 26 avril 2023 à 11h24

Source : JT 20h Semaine

Le petit village ardéchois de Saint-Pierre-de-Colombier est divisé en deux camps.
En cause, le chantier d'une immense église, réclamée par une congrégation religieuse.
Des habitants s'insurgent, et les méthodes des religieux interrogent.

"Nous sommes ici aujourd'hui pour demander l'arrêt définitif de ce chantier délirant." Lorsque notre équipe a découvert le petit village de Saint-Pierre-de-Colombier (Ardèche), c'était à l'occasion d'une manifestation contre le projet. Celui d'une nouvelle église monumentale pour une congrégation religieuse rigoriste implantée ici depuis l'après-guerre, devenue trop à l'étroit dans l'ancienne. 

"Un projet démesuré, qui détruit une vallée", selon ses opposants, "le projet de Dieu", selon le père Bernard Pinède, le supérieur de la Famille missionnaire de Notre-Dame, la communauté qui l'a commandité. Il y a cinq ans qu'elle a lancé ce projet hors norme : la construction d'une immense basilique, de 3500 places et 50 mètres de haut, ainsi qu'une passerelle pour enjamber la rivière, pour un coût total de 18 millions d'euros. Des dimensions pharaoniques pour cette petite commune de 440 habitants, nichée dans une vallée étroite d'Ardèche - comme on peut le voir dans le reportage de TF1 en tête de cet article. . 

C'est un bâtiment religieux comparable à Notre-Dame-de-Fourvière à Lyon
Sylvain Hérenguel, vice-président de l'association "Les Ami.es de la Bourges"

"C'est un bâtiment religieux comparable à Notre-Dame-de-Fourvière à Lyon", nous explique sur place Sylvain Hérenguel, opposant au projet, certain qu'il faudra rogner sur la montagne pour laisser de la place à cet énorme chantier. Au-delà des dimensions ou de l'esthétique, ces habitants de la vallée s'inquiètent aussi de l'impact que pourraient avoir des rassemblements religieux de l'ampleur que prévoit la congrégation. "On est en avril, et il n'y a déjà plus d'eau dans les rivières", s'alarme Martine Maurice à ses côtés. "Et on vient nous expliquer que là, 3500 personnes vont venir consommer de l'eau ?"

Loin de dénaturer le site, ce chantier va l'embellir
Claude Minjoulat-Rey, conseiller municipal (SE)

Mais le projet a aussi ses soutiens, que nous avons également rencontrés, et qui estiment que "la majorité du village et des environs" le soutient. Claude Minjoulat-Rey, qui nous présente ce point de vue, est aussi membre de la Famille missionnaire... et conseiller municipal. Selon lui, "loin de dénaturer le site", ce chantier va même "l'embellir"

Le poids politique de la congrégation, dont cet élu est un exemple, fait toutefois tiquer les opposants locaux. Certains de ses membres sont venus s'installer à Saint-Pierre-de-Colombier, devenant donc des électeurs de bon droit. Mais selon Daniel Calichon, natif du village, plusieurs maisons rachetées par la communauté autour de son église actuelle sont en fait vides toute l'année. 

Une emprise foncière qui serait aussi politique : le militant a fait une liste de 118 personnes officiellement domiciliées au presbytère, et de ce fait susceptibles de voter aux élections locales. Or, un huissier envoyé sur place il y a trois ans, n'avait dénombré que 35 religieux dans les logements de la communauté. C'est "un bourrage légal, mais pas très moral, des urnes", soupire Daniel.

Une communauté pointée par la Miviludes

La Famille missionnaire de Notre-Dame n'est pas une nouvelle venue : elle a été fondée dans la commune en 1946. Sa création accompagnait alors l'érection d'une statue de la Vierge au-dessus du village, promise par les paroissiens qui avaient prié pour que le lieu soit épargné par les troupes allemandes en débâcle en 1944. En 2020, la communauté catholique ultra-conservatrice comptait 150 frères et sœurs, disséminés sur quinze implantations en France, mais accueille chaque année à Saint-Pierre-de-Colombier jusqu'à un millier de pèlerins. 

Elle a également fait l'objet de plusieurs signalements auprès de la Miviludes (Mission interministérielle de vigilance et de lutte contre les dérives sectaires), et est dénoncée depuis plusieurs années par l'association de victimes Avref. Le rapport de la Miviludes en 2021 pointe notamment le "recrutement de personnes jeunes, manquant de maturité", "une limitation drastique des contacts avec l'extérieur", et "des difficultés dans l'accès aux soins médicaux". Le père Bernard rejette en bloc ces accusations, lui-même faisant l'objet de témoignages sur le "culte de la personnalité" qui l'entoure dans la communauté.

Les travaux de la grande basilique avaient été suspendus pendant deux ans et demi, à la suite de plusieurs procédures en justice, mais les travaux ont repris il y a quelques semaines. En décembre dernier, le préfet de l'Ardèche avait levé l'arrêté qui gelait le chantier, considérant qu'il ne portait atteinte ni aux habitants ni à la faune et la flore. Une décision qui rend furieux les écologistes, qui démontrent à notre équipe comment une espèce protégée de crapaud est directement mise en danger. 

Mais si le permis de construire a été autorisé par les autorités civiles, l'évêque de Viviers n'a, lui, pas validé le projet, qu'il juge "démesuré". Seule la construction des logements pour les pèlerins, près du site prévu pour l'église, se poursuit donc actuellement.


La rédaction de TF1info | Reportage : Lucas Zajdela, Stefan Iorgulescu, Sylvain Thizy

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