Les Ehpad privés, financés pour moitié par les familles, génèrent un business juteux.
Mais les résidents y sont soignés par un personnel en nombre insuffisant et mal payé.
Une course à la rentabilité dénoncée à maintes reprises, alors que la population vieillit de plus en plus.

Appareil auditif oublié, toilette incomplète, voire inexistante, repas expédié à la va-vite : dans le livre-enquête Les Fossoyeurs, le journaliste indépendant Victor Castanet décrit un système où les soins d'hygiène, la prise en charge médicale, voire les repas des résidents d'un Ehpad du groupe Orpea sont "rationnés" pour améliorer la rentabilité de l'entreprise. Des révélations jugées "choquantes", ce mercredi 2 février par Emmanuel Macron, tandis que le gouvernement a fustigé le "cynisme" de ses dirigeants. "Le grand âge, c'est pas une pompe à fric", s'est notamment indignée Brigitte Bourguignon, la ministre déléguée à l'Autonomie.

Pour comprendre en quoi le business de la dépendance est voué à un juteux avenir, il faut prendre en compte sa principale spécificité : le vieillissement de la population. Selon l’Insee, la France devrait compter 22 millions de personnes âgées de plus de 65 ans en 2070. Et avec la génération baby-boom de l'après-guerre qui sera âgée de 85 ans en 2030, il faudra prendre en charge 40.000 personnes dépendantes de plus chaque année entre 2030 et 2040. 

Afin d'accompagner cette inexorable augmentation de personnes âgées, des structures telles que les Ehpad, où vivent 606.400 résidents, selon les chiffres 2020 de la direction de la Recherche, des Études, de l'Évaluation et des Statistiques (Drees) - doivent adapter leurs capacités d'accueil. D’où l’ouverture de ce marché au secteur privé dans le but de lever les fonds auprès des particuliers, en contrepartie de quelques avantages fiscaux. Ainsi, sur les 7500 établissements existant en France, 40% sont publics, 30% sont privés associatifs et 30% sont privés lucratifs, c'est-à-dire avec un objectif de profit. 

"Mais dans les années à venir, le secteur public ne représentera plus que 20% des établissements", souligne à TF1info Ilona Delouette, économiste à l’IMT Nord Europe de Lille, spécialisée dans le financement de la perte d'autonomie, estimant qu'il y a une "forte concentration de l'offre dans le secteur privé lucratif" puisque "sur les 70.000 places, la moitié appartient à cinq grands groupes, dont trois sont cotés en bourse". "Une partie de ce qu’ils gagnent est donc reversée aux actionnaires", précise-t-elle. Parmi ces établissements, le groupe français Orpea se positionne comme le leader mondial de la prise en charge de la dépendance : 1156 établissements, plus de 116.000 lits dans 23 pays et 233,8 millions d'euros de bénéfices pour un chiffre d'affaires de 3,74 milliards d'euros en 2019, selon les données communiquées par l'entreprise. 

Sur les six premiers mois de 2021, le bénéfice net du groupe a même bondi de 40%, à 102,4 millions d'euros, pour un chiffre d'affaires de 2,07 milliards d'euros, en hausse de 8,7%. Pour l'ensemble de l'année, le groupe prévoyait de réaliser un chiffre d'affaires de 4,27 milliards d'euros, en hausse de 9%.

Concernant Korian, autre grand groupe privé qui représente un quart des lits du secteur lucratif, le chiffre d'affaires annuel se situe à 136 millions d'euros. 

Un triple financement

Un juteux modèle économique qui bénéficie d'un triple financement : l’Assurance-maladie via les Agences régionales de santé (ARS) pour ce qui relève des soins médicaux, les conseils départementaux via l’allocation personnalisée d’autonomie en ce qui concerne la dépendance. Le budget hébergement (hôtellerie, restauration, animation ...), celui qui génère la marge des actionnaires, est, quant à lui, à la charge du résident qui, en fonction de sa situation financière, peut percevoir des aides publiques. 

Et c'est là que le bât blesse, car dans le secteur privé lucratif, les séjours sont facturés au prix fort. "Ils coûtent 42% plus cher que dans le public, ce qui est beaucoup", reconnaît Ilona Delouette. "Ces établissements expliquent qu’ils sont souvent situés en milieu urbain, dans des communes où le foncier est cher et qu'ils ont plus de prestations externes, mais cela est loin de justifier une telle différence", dit-elle. Ainsi, le coût peut aller de 2000 euros par mois en moyenne en province - alors que la retraite tourne autour de 1300 euros - à plus de 8000 euros à Paris, voire 10.000 euros dans certains Ephad comme celui d'Orpea à Neuilly. "Et quand on a des taux d'occupation dans le public et dans le secteur non lucratif de 98%, on n'a pas d'autres choix que de payer", poursuit la spécialiste. 

"Une rationalisation des soins"

Ce qui détermine aussi le financement des établissements privés lucratifs, c'est le niveau de dépendance et de besoin en soins des résidents. Afin de définir une mesure du degré de dépendance, les pouvoirs publics ont divisé les personnes âgées en perte d’autonomie en six groupes (on les appelle les groupes iso-ressources : GIR). Du degré du GIR va dépendre le montant de l'aide financière allouée par les collectivités locales. Le niveau GIR 1, le plus fort niveau de dépendance, rapporte  1741,79 euros/mois/pensionnaire aux Ehpad. Le niveau GIR 4 qui concerne les plus autonomes, rapporte, lui, 663,61 euros/mois. 

"L'intérêt financier pour un Ephad privé est donc d'accueillir des personnes très dépendantes. Mais cela s’est accompagné d'une chasse aux coûts avec une rationalisation comptable des soins qui tend à nier tout ce qui est considéré comme improductif, c'est ce qui aboutit aux dérives que l'on dénonce aujourd'hui. Par exemple, on va considérer qu'une toilette, c'est un quart d'heure, soit enlever et remettre une couche, du coup tous les aspects relationnels, comme le 'bonjour' et le 'comment allez-vous ?' du matin, la discussion apaisante du soir, vont être proscrits. Ce qui renforce le phénomène de déshumanisation de ces établissements, qui deviennent progressivement des 'mouroirs'", analyse Ilona Delouette.

Une situation intenable pour les soignants, souvent sous-payés avec des compétences non reconnues, qui dénoncent "une forme de maltraitance institutionnelle". "Tout ceci rend le secteur peu attractif et se traduit par des difficultés de recrutement dans la plupart des Ehpad, amplifiant encore le faible taux d’encadrement dans les établissements", conclut l'économiste.


Virginie FAUROUX

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