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Les écrans détournent-ils vraiment des livres et de la lecture ?

Publié le 8 mars 2023 à 20h23

Source : JT 20h Semaine

Les députés ont voté des mesures pour protéger les enfants d'une surexposition aux écrans.
Dans l'imaginaire collectif, le numérique (smartphones en tête) détourne des livres et de la lecture.
Les spécialistes dressent néanmoins un constat beaucoup plus nuancé et ne se montrent pas alarmants.

Des smartphones, télés et autres tablettes potentiellement dangereux ? L'Assemblée nationale a voté mardi une série de mesures destinées à prévenir la surexposition des jeunes enfants aux écrans. Il s'agit notamment de procéder à une meilleure sensibilisation des professionnels du secteur de la petite enfance, ainsi que des parents qui accompagnent l'éducation des bambins. La députée Renaissance Caroline Janvier n'a pas manqué de rappeler dans l'hémicycle que, chaque jour, les enfants de moins de deux ans passent en moyenne 3 heures et 11 minutes devant des écrans.

Si la question des potentiels troubles de l'attention qui découlent de leur utilisation fait débat, il est courant d'entendre que les écrans éloignent de la lecture. Une opinion largement partagée au sein de la population et que le dessin ci-dessous, partagé 300.000 fois sur Facebook en seulement une semaine, illustre parfaitement. Quand un robot assis sur un banc dévore un roman, une foule d'humains marchent les yeux rivés sur leur portable, comme aliénés.

Le secteur du livre se porte bien

Bien que les outils numériques se soient progressivement généralisés dans les foyers et dans nos modes de vie, on peut retenir le 29 juin 2007 comme une date symbolique. Elle correspond à la sortie du premier iPhone en France. Les smartphones se sont par la suite démocratisés, avant de devenir incontournables ou presque pour une immense majorité de la population. A-t-on observé une baisse des ventes de livres depuis ? Les romans et autres essais ont-ils perdu de leur popularité ?  

Grâce à la société GfK, référence en matière de recueil de données dans le secteur du livre, on constate que les vente demeurent assez stables. "Entre 2007 et 2010, il s’est vendu en moyenne 350 millions de livres", nous confie-t-on, un peu plus qu'entre 2013 et 2020, où "la moyenne s’est établie à environ 300 millions d'exemplaires par an". En 2021 et 2022 néanmoins, un "effet post-Covid a joué à plein" : on a enregistré ces deux années-là respectivement 380 et plus de 360 millions de livres vendus.

Le Centre national du livre (CNL) explique de son côté à TF1info qu'il "n'oppose pas les écrans et la lecture". A fortiori lorsque l'on observe "l'émergence de tendances telles que #BookTok", un mot-clé autour duquel se retrouvent de nombreux lecteurs via la plateforme TikTok. Et qui a contribué à l'émergence de véritables "influenceurs littéraires", prescripteurs et très suivis. Le CNL souligne aussi que le Pass culture a joué un "rôle majeur" : 1 euro sur 2 dépensé via ce dispositif l'a été pour l'achat d'un livre.

Le tableau n'est pas totalement rose pour autant, puisque l'enquête 2022 du CNL relative aux jeunes Français et à la lecture a mis en avant une chute assez nette de la lecture chez les jeunes à l'âge où ils arrivent au collège. Un signal à prendre en considération et qui se révèle plus marqué chez les garçons. Sans fatalisme, l'institution compte "embrasser les nouvelles pratiques" et s'adapter aux habitudes des lecteurs, de plus en plus nombreux par exemple à plébisciter les mangas ou les comics. Le tout en apportant un soutien à "toute la chaîne du livre"

Plus de 700.000 références différentes vendues en un an !

Lorsque l'on demande à Claude Poissenot si le numérique est en train de chasser doucement les livres de nos vies, le sociologue et enseignant-chercheur à l'IUT "Métiers du livre" de Nancy esquisse un sourire. Et pour cause, il n'adhère pas à cette opposition et aux craintes qui l'accompagnent. "Nous observons surtout un changement social", estime-t-il, qui induit "naturellement des moments de frictions, des secousses..." Ces discours déclinistes autour de la lecture lui évoquent les débats qui avaient accompagné l'arrivée des livres de poche. D'une certaine manière, "les anciens regrettent un monde qui est en train de leur échapper", glisse-t-il, "mais cela s'inscrit dans le cadre d'un renouvellement générationnel, où les plus jeunes réécrivent leur rapport au monde".

Le livre, aux yeux du sociologue, "a un inconvénient : il est figé". "Tout est écrit. Le pire comme le meilleur. C’est peu compatible avec l’idée d’un individu qui change, de connaissances qui s’accumulent." En rupture avec une société contemporaine où les individus "sont socialement définis par leur autonomie personnelle". Le numérique a d'ailleurs fait disparaître certains livres : les encyclopédies. "Elles sont mortes de leur obsolescence", rappelle Claude Poissenot. "Wikipedia, sa force est d’être actualisable au quotidien. On peut intégrer le moindre développement." 

En 2019, les chiffres de GfK "nous apprenaient que 773.000 références différentes ont été vendues en France", souligne encore le spécialiste, qui ne constate pas une disparition du livre. Au-delà des ventes d'ouvrages neufs, il faut aussi songer au marché de l'occasion et à l'activité des bibliothèques. Des données extrapolées nous indiquaient que pour 2018, ce sont pas moins de 213 millions de prêts de livres qui étaient recensés.

L'enseignant-chercheur rappelle enfin que notre rapport aux livres a évolué, et que les prescripteurs ne sont plus les mêmes. "Avant, les profs disaient de lire ceci et cela. Point. Désormais, il leur faut tisser une relation personnelle avec leurs élèves pour ensuite pouvoir les conduire vers des ouvrages. Et si l'on trouve toujours des gens qui accordent une confiance absolue dans leur libraire ou leur bibliothécaire", ils ne sont plus des interlocuteurs uniques. "Ça peut aussi passer par les influenceurs, les réseaux sociaux. Ce qui compte au fond, c’est d’être considéré en tant que lecteur comme le sujet d’une interaction personnelle."

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Thomas DESZPOT

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