Suisse : chute mystérieuse d'une famille française à Montreux

Drame de Montreux : le "survivalisme familial" en toile de fond

par Virginie FAUROUX
Publié le 29 mars 2022 à 20h57
JT Perso

Source : JT 20h WE

La piste du suicide collectif est privilégiée après la mort de quatre membres d'une famille française vivant en Suisse.
Les premiers éléments de l'enquête évoquent un clan ayant versé dans le complotisme et le survivalisme.
Une pratique que la pandémie de Covid-19 a exacerbée.

Le survivalisme a-t-il fait ses premières victimes en Suisse ? L’enquête menée par la police vaudoise, cinq jours après le drame qui a vu les membres d'une famille établie à Montreux chuter du balcon de leur appartement, avance la thèse du suicide collectif (un garçon de 15 ans a survécu). Elle ajoute un constat : "Depuis le début de la pandémie, la famille était très intéressée par les thèses complotistes et survivalistes". Dans son logement situé au 7e étage, le clan avait constitué "un stock impressionnant de vivres en tout genre, très bien organisé, occupant la majeure partie des différentes pièces de l’appartement", "la famille vivait en quasi-autarcie", a révélé l'enquête. 

Sociologue au Laboratoire d'études interdisciplinaires sur le réel et les imaginaires sociaux (Leiris) à l'université Paul-Valéry de Montpellier, Bertrand Vidal y voit la dérive d'un cas extrême de survivalisme, exacerbé par la crise sanitaire. "Pour moi, ce comportement-là s'apparente plutôt à celui d'une secte religieuse. Je n'ai d'ailleurs jamais vu de suicide collectif parmi les adeptes du survivalisme", note auprès de TF1Info l'auteur de "Survivalisme, êtes-vous prêts pour la fin du monde ?" (Éditions Arkhé), qui fait office de référence dans le domaine.

"Reste qu'on est désormais face à des profils qui ont considérablement changé", poursuit-il. Terminée, en effet, l'image d'Épinal qui voudraient que les survivalistes soient "des individus complétement ahuris, fanatiques de l'apocalypse qui se terrent dans un bunker, accumulant vivres, armes et munitions, en attendant la fin du monde".

On est passé d'un survivalisme très individualiste à un survivalisme familial, de voisinage

Bertrand Vidal, sociologue

"Aujourd'hui, avec notamment la pandémie et la crise environnementale, les peurs et les angoisses ont changé, ce qui fait qu'on ne se prépare plus à la même chose. Par ailleurs, ce n'est plus l'apanage d'une seule population, c'est-à-dire celle du blanc, nord-américain, d'extrême droite, la fameuse communauté WASP, comme dans les années 60 lorsque ce mouvement est né aux États-Unis. Quelle que soit son origine géographique, sociale, culturelle, sa condition économique, tout le monde peut être touché et devenir survivaliste", prévient Bertrand Vidal, estimant à quelques milliers la communauté en France.

On retrouve par exemple de plus en plus de familles, comme le montre le fait divers qui secoue la Suisse. "Certains survivalistes vont se dire tout simplement : 'si moi je suis prêt, que j'ai assez de stocks de nourriture et de médicaments', que va devenir ma famille, voire mes amis ou mon voisinage s'ils ne sont pas préparés eux aussi ? Ils vont être ce que les survivalistes appellent des zombies, c'est-à-dire des ennemis à ma propre survie. C'est comme ça qu'on est passé d'un survivalisme très individualiste à un survivalisme familial, de voisinage. Il y a même une émission de téléréalité aux États-Unis : Familles Apocalypse (Doomsday preppers)", analyse le sociologue, précisant par ailleurs que ces nouveaux profils appartiendraient à une classe assez cultivée de la population. "Il s'agit désormais d'individus qui se renseignent sur l'état du monde, réfléchissent, lisent des essais sur l'économie ou l'écologie. La plupart de ceux que j'ai rencontrés avaient un niveau post-bac", souligne-t-il. Dans le drame de  Montreux, le père de famille décédé était polytechnicien, et les deux femmes, dentiste et ophtalmologue.

Le survivalisme, "une culture de la méfiance"

Comment peuvent-ils alors basculer ? "Même s'ils sont rationnels, les survivalistes peuvent plonger dans des imaginaires très fantasques du danger avec cette angoisse de fin du monde, cette notion que notre bien-vivre n'est que temporaire. À ce moment-là, s'ouvre une sorte de boîte de Pandore dans laquelle les survivalistes vont chercher tout ce qui peut les rassurer. Ils vont ainsi glaner sur les réseaux sociaux des solutions toutes trouvées : survivre en abri précaire, faire du feu avec des pierres ou une batterie de téléphone, et peuvent passer très facilement d'un survivalisme familial à quelque chose de beaucoup plus extrême", explique Bertrand Vidal. 

Et de poursuivre : "On entre alors dans des comportements qui peuvent se rapprocher de certains phénomènes sectaires. Par exemple, avec la pandémie, beaucoup de survivalistes ont glissé vers des pensées complotistes. Car le survivalisme est aussi une culture de la méfiance étant donné qu'on anticipe toujours quelque chose de négatif". La Miviludes a reçu 11 saisines depuis 2015 sur le survivalisme. A ce jour, elle n’a pas pu conclure à l’existence de dérives sectaires avérées, même s’il a été relevé, dans le cadre de rares saisines, des indicateurs connus, tels que la rupture avec les proches, l’isolement ou encore le culte du secret.

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Par ailleurs, selon la Mission interministérielle, "tous les mouvements qui présentent des risques de nature sectaire ont remarquablement adapté leurs discours et leurs offres" à l'épidémie de Covid-19, soulignant que "l'augmentation du niveau d'anxiété" et "l'isolement" durant les périodes de confinement sont des facteurs qui peuvent faciliter le développement des discours sectaires. En 2020, dans un rapport, la Miviludes indiquait ainsi avoir reçu 3 008 signalements de dérives sectaires contre 2 800 en 2019 et 2 160 en 2015. 


Virginie FAUROUX

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