TÉMOIGNAGE - Enfants rapatriés de Syrie : "Une nouvelle vie qui commence"

par Maëlane LOAËC
Publié le 25 juillet 2023 à 8h00, mis à jour le 31 août 2023 à 23h10

Source : JT 20h Semaine

Anna* et son compagnon ont accueilli en 2020 leurs petits-enfants, rapatriés de Syrie six mois plus tôt.
Leur fille, partie en 2014 rejoindre les territoires de l’État islamique, est décédée dans un bombardement.
Trois ans plus tard, les petits commencent enfin une "vie d’enfant".
Second volet de notre enquête sur les enfants rapatriés de Syrie.

"Ce n’est pas la vie que l’on espérait", mais il n’empêche, Anna* se sent aujourd'hui "sereine". Avec son compagnon, cette grand-mère a obtenu en 2019 le rapatriement de Syrie en France de ses petits-enfants, dont certains sont nés sur place. Pendant plusieurs années, le couple s’est battu pour le retour de leur fille, partie en 2014 rejoindre les territoires de l’État islamique, et de ses enfants, âgés de quelques années à peine. Ils ne reverront finalement jamais la jeune femme, décédée dans un bombardement. 

Mais peu de temps après la mort de leur mère, les enfants, sains et saufs, foulaient le sol français. Le début d’un long cheminement pour aider la fratrie à s’adapter à ce brusque changement, loin du cauchemar vécu sur place. 

"Dès la deuxième visite, ils nous ont appelé papi et mamie"

Les mineurs figurent parmi les premières vagues d’opérations organisées par les services français, leur père étant emprisonné sur place. À leur retour en France, ils souffrent de dénutrition, après trois mois dans un camp de prisonniers. Hospitalisés pendant une quinzaine de jours, ils sont ensuite confiés à une famille d’accueil et rapidement scolarisés. 

De leur côté, les grands-parents passent des tests ADN et font l’objet d’une investigation éducative auprès de la protection judiciaire de la jeunesse (PJJ). "Notre profil est vérifié très scrupuleusement", raconte Anna. Au bout de quelques mois, ils peuvent enfin rencontrer leurs petits-enfants lors de visites médiatisées. Une rencontre si intense, qu’elle balaye vite la douleur des longues semaines d’attente. "La première fois, c’était exceptionnel : ils savaient qui nous étions, ils sont venus vers nous et se sont jetés dans nos bras. Pendant deux heures, on a pu jouer avec eux, faire connaissance", se souvient la grand-mère. "Dès la deuxième visite, ils nous ont appelé papi et mamie."

Peu à peu, ces visites s’accélèrent, puis les enfants sont autorisés à passer une journée, un week-end et bientôt des vacances chez leurs grands-parents. En 2020, environ six mois après son rapatriement, la fratrie s’installe définitivement chez eux. Si la transition a été particulièrement fluide, c’est que "tout le monde a joué le jeu", salue Anna : "les services de l’ASE ont fait un travail remarquable, ils avaient la volonté que les enfants soient placés rapidement dans leur famille, tout en respectant les précautions qui s’imposaient."

Répondre aux questions "sans appréhension"

Au quotidien, cette nouvelle vie requiert "beaucoup d’énergie", mais "d’immenses joies" viennent récompenser ces efforts. À commencer par le constat que, trois ans après leur arrivée, les enfants "vont bien". "Ils sont sereins, ils dorment et mangent bien, ils ne font plus de cauchemars", décrit leur grand-mère. "Après une dizaine d’années de souffrances et d’angoisse de les perdre, maintenant, c'est une nouvelle vie qui commence."

Leur emploi du temps se partage désormais entre l’école, où ils "font partie des premiers de la classe", les cours de musique et de sport, les fêtes d’anniversaires chez les amis, les vacances… Plusieurs mois durant, les enfants ont continué à suivre une psychothérapie, mais assez vite, les professionnels ont proposé d’y mettre fin. Même l’aîné, aujourd’hui âgé d’une dizaine d’années, celui qui garde le plus de souvenirs des années passées en Syrie, "vit maintenant une vie d’enfant, comme n’importe quel autre"

Ce qui compte, c’est qu’ils se reconstruisent avec leur histoire
Anna*, grand-mère d'une fratrie rapatriée de Syrie

Le pari était pourtant loin d’être gagné d’avance pour ces enfants au parcours si chahuté. "Ce qui compte, c’est qu’ils se reconstruisent avec leur histoire. Ils savent que leur mère est décédée, que leur père est en prison, mais ils sont un peu jeunes pour tout comprendre, et c’est parfois compliqué de pouvoir tout expliquer", reconnaît Anna. Pour autant, elle assure ne pas reculer face aux interrogations, notamment celles de l’aîné : "On l’écoute, on le rassure. On ne va pas au-devant des questions, et même si elles peuvent certaines fois surprendre, quand elles sont là, on y répond au fur et à mesure, le plus simplement possible et sans appréhension".

"Notre raison de vivre maintenant, c’est eux"

Mais le couple ne doit pas seulement aider ses petits-enfants à appréhender leur passé, il doit aussi les aider à se tailler une place dans la société. "Ces enfants ont besoin de nous, pour qu’on les aide à se construire et à s’intégrer", poursuit Anna. "Ils n’ont pas demandé à partir là-bas, c’est notre devoir de nous occuper d’eux. À partir du moment où ils évoluent dans un cadre sécuritaire et qu’on les aime, il n’y a aucune raison que les choses se passent mal."

Désormais, tous vivent "comme une famille normale". "Notre raison de vivre maintenant, c’est eux. C’est leur avenir en tant que citoyens français. On les élève et on les aime, en souvenir de notre fille, pour elle", glisse la grand-mère, la voix nouée. 

Les grands-parents savent qu’ils pourront, en cas de besoin, se tourner vers les services de l’État et les psychologues, pour trouver un appui. Au fil des épreuves, ils ont appris à vivre "au jour le jour", assure Anna. "Un seul à la fois." 

* Le prénom a été modifié.


Maëlane LOAËC

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