Toussaint : du "deuil numérique" à "l'immortalité digitale", la fête des morts 3.0

Frédéric Senneville
Publié le 28 octobre 2021 à 18h05
Toussaint : du "deuil numérique" à "l'immortalité digitale", la fête des morts 3.0

1ER NOVEMBRE- Avec l'explosion des pratiques sociales numériques est rapidement apparu un paradoxe : si les profils sont virtuels et potentiellement éternels, les humains qu'ils représentent sur la toile ne le sont toujours pas. Contrôler la trace virtuelle de ses proches décédés devient un enjeu... et un marché.

Si notre existence ici-bas est limitée dans le temps, ce n'est pas le cas des avatars virtuels que sont nos profils sur les réseaux sociaux. Le profil Facebook d'un être cher disparu, par exemple, continue donc régulièrement à surgir sous nos yeux, comme si son propriétaire était toujours en vie, le rappel d'anniversaire étant le plus fréquent de ces moments parfois douloureux. 

Pour aider les familles, des prestataires prennent désormais en charge la clôture des comptes des défunts, et proposent parfois de les remplacer par des pages d'hommage, sortes de stèles virtuelles à perpétuité.

La société iProtego est au départ une agence spécialisée dans la "e-réputation", qui a diversifié son activité en direction de ce qu'elle appelle le "deuil numérique". Son PDG, Ludovic Broyer, explique que la démarche est "venue d'elle-même", face à une demande qui ne cessait de croître. "Beaucoup de gens s'adressaient à nous", explique-t-il, "qui peinaient à faire leur deuil", à cause de la trace numérique de leurs proches défunts, qui continuait de se manifester après leur mort. Soit à cause d'activité intempestive, comme typiquement sur le "mur" de leur compte Facebook, soit par exemple parce qu'un accident de parcours de la personne décédée reste en tête des résultats de recherche la concernant. 

Testament numérique

Peu après l'arrivée massive du grand public sur les réseaux sociaux, autour de 2013-14, les premières demandes de ce type ont émergé, et doublent chaque année depuis 2018. Ceux qui veulent reprendre le contrôle sur l'existence numérique de leurs proches défunts, ou ceux qui "anticipent de leur vivant leur mort numérique". C'est dans cet esprit que iProtego a créé une sorte de "testament numérique" : il s'agit de contrôler son identité virtuelle par delà la mort, en choisissant ce que l'on montre et ce que l'on ne montre pas. La première mission de cette agence spécialisée, c'est "faire le ménage" : désactiver et clôturer les comptes sur les réseaux sociaux, pour éventuellement créer ensuite des pages commémoratives, qui maintiendront par delà la mort une "identité numérique"

Il est plus difficile, techniquement et éthiquement, de transmettre ses codes d'accès à la famille d'un défunt : "si quelqu'un a gardé un secret toute sa vie, c'est peut-être pour une bonne raison", estime Ludovic Broyer. L'agence a même mis au point des techniques pour travailler "à l'aveugle" : la plupart du temps, ses opérateurs ne voient même pas les contenus qu'ils manipulent. 

Un marché en croissance, qui aiguise les appétits

Les grands réseaux sociaux font tout pour éviter cette fermeture définitive des comptes, proposant même des solutions pour les convertir en "stèles numériques". Depuis 2015, Facebook propose aussi de désigner un "contact légataire", pour gérer son compte après sa mort. Pour Ludovic Broyer, c'est un souci vital pour les réseaux : clôturé, un compte ne génère plus de trafic, et ne produit plus d'information. "Or, ce sont avant toute chose des vendeurs de data", argumente-t-il, "et les interactions génèrent de l'information, donc sont monétisables"

Les moteurs de recherche y prennent d'ailleurs leur part, et les "stèles numériques" apparaissent dès les premières lignes des résultats de recherche au nom de la personne. Selon une étude de 2019, il y aura d’ici à 50 ans plus de morts que de vivants sur les réseaux sociaux : un cimetière virtuel mondial "qui présente un intérêt financier croissant, et sur lequel les acteurs du secteur réfléchissent activement", selon le PDG d'iProtego, "pour trouver de nouveaux moyens de les monétiser".

D'autres initiatives existent, comme la "plateforme du souvenir" Alanna, qui permet une commémoration en ligne, ou la start-up AdVitam, qui prend en charge cette dimension dans des formules qui comprennent la totalité des obsèques. Du faire-part 2.0 à l'éternité numérique, une déclinaison d'offres nouvelles à la rencontre d'une demande qui l'est aussi. Inclus dans des assurances ou présentés par les pompes funèbres, ces dispositifs sont désormais souvent proposés aux personnes en deuil qui n'en avaient pas de connaissance antérieure. 


Frédéric Senneville

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