Le 20h

ENQUÊTE - "Le sol tanguait" : les immeubles délabrés, le fléau qui gangrène Marseille

M.L | Reportage TF1 Sophie Chevallereau et Julien Clouzeau
Publié le 4 novembre 2022 à 7h00
JT Perso

Source : JT 20h Semaine

Le 5 novembre 2018, deux immeubles vétustes de la rue d'Aubagne à Marseille s'effondraient, faisant huit morts.
Depuis, de nombreuses constructions du centre-ville ont été évacuées et des centaines de familles ont dû être relogées.
D'autres attendent toujours, la reconstruction ayant à peine commencé.

Comme une balafre qui rappelle chaque jour un souvenir douloureux. Les Marseillais du quartier Noailles côtoient depuis quatre ans un trou béant entre deux bâtiments de la rue d'Aubagne, à deux pas du Vieux-Port. Le 5 novembre 2018, deux immeubles d'habitation vétustes se sont effondrés. Huit personnes sont mortes sous les débris. Un drame qui a mis en lumière un problème endémique dans la deuxième ville de France, gangrénée par les logements insalubres. En 2015 déjà, le rapport Nicol dénombrait 40.000 taudis à Marseille, soit 100.000 personnes concernées sur 860.000 habitants.

Au lendemain du drame de la rue d'Aubagne, plusieurs bâtiments voisins ont été évacués, dont celui de Mario Losada Fernandes. Griffé de fissures sur la façade, il fait encore aujourd'hui l'objet d'un arrêté de péril et ses habitants ne peuvent plus mettre un pied à l'intérieur. "J'ai toujours mes affaires là-dedans : le lit, le four, la plaque...", déplore le vieil homme dans le reportage du 20H de TF1 en tête d'article. Au pied du bâtiment, il a la gorge nouée. "Ça remue des souvenirs", confie-t-il. "Et puis c'était chez moi, c'était à moi. Maintenant, je suis locataire, ce n'est pas pareil. Je paye un loyer, alors qu'avant non."

Le désarroi des relogés

Non loin de là, une ancienne habitante louait quant à elle un appartement dans un immeuble délabré. "Ça tremblait tellement que dans les escaliers, le sol tanguait", se souvient Mariame Abdoul. Évacuée il y a quatre ans, elle est depuis relogée gratuitement par la ville, avec ses enfants, dans un logement provisoire. Le propriétaire de son ancien appartement refuse de prendre en charge les travaux. "Je ne demande pas grand-chose, je veux juste que les travaux soient faits pour que je puisse rentrer chez moi. Ici, ce n'est pas chez moi", s'irrite la mère de famille, qui assure que la vie "s'est arrêtée en 2018"

Quelque 600 familles sont actuellement relogées par la ville, soit un budget de 20 millions d'euros, qui comprend les travaux de réhabilitation des immeubles évacués. Partout dans la cité phocéenne, les arrêtés de péril se multiplient : 1500 bâtiments sont concernés. Difficile donc pour les Marseillais d'ignorer le problème. "Il y a de la peur. Si je cherche un appartement qui se situe au premier ou au deuxième étage, j'ai peur", lance une passante. "Je préfère être au rez-de-chaussée, pour pouvoir sortir à temps en cas d'effondrement. On pense à ça."

La mairie reçoit en moyenne 180 signalements de vétusté par mois, et a dû multiplier par douze les opérations de contrôle depuis 2018. "On a mis en place un vrai service de la ville de lutte contre l'habitat indigne", fait valoir Sophie Camard, maire du 1er et du 7e arrondissements de Marseille dirigés par le mouvement de gauche Le Printemps marseillais. "On a recruté des inspecteurs. C'est un service qui travaille malheureusement beaucoup, mais heureusement aussi dans le sens où ils traitent les signalements", souligne-t-elle. 

"Je n'arrive pas à dormir, il y a des punaises et des cafards"

Mais certains immeubles délabrés sont encore occupés. En plein centre-ville, dans l'un d'entre eux, les murs et les plafonds sont gorgés d'eau, les escaliers rongés par l'humidité. Certains murs tombent en lambeaux, tandis que les canalisations sont défectueuses. L'eau se répand sur le sol, dans les couloirs, épongée avec des serviettes par les habitants, et dans le hall, certaines boîtes aux lettres sont éventrées et tapissées de détritus. Au total, 270 familles vivent dans ce bâtiment, au milieu des rats et des cafards. Modestes, elles se retrouvent entre les griffes de propriétaires peu scrupuleux, qui facturent le loyer en moyenne à 400 euros. 

"C'est impensable. Dans deux ou trois mois, je serai parti. Je n'en peux plus", lâche un résident. "Je n'arrive pas à dormir, il y a des punaises et des cafards. J'ai envie d'avoir une nouvelle maison", confie une fillette. Malgré quatre arrêtés de péril, aucune évacuation n'a été faite. Les propriétaires ont jusqu'au mois de janvier pour réaliser les travaux ordonnés par la municipalité. 

Les plus récalcitrants peuvent même se retrouver devant la justice : en avril dernier, un maçon et un expert-comptable associés au sein d'une société civile immobilière, principale propriétaire d'un immeuble qui menaçait de s'effondrer dans la ville, ont écopé de huit mois de prison dont quatre avec sursis et d'une amende de 15.000 euros, pour mise en danger de la vie d'autrui. En octobre 2021, c'est une propriétaire d'un appartement dont le plafond s'était effondré sur une locataire enceinte qui avait écopé de six mois de prison avec sursis.


M.L | Reportage TF1 Sophie Chevallereau et Julien Clouzeau

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